La France des XVIIe et XVIIIe siècles est un géant démographique par rapport à ses voisins européens. En 1789, le royaume compte 27 ou 28 millions d’habitants, l’Angleterre et l’Espagne 10 millions chacune. Pourtant, Sa Majesté Très Catholique a les plus grandes difficultés à recruter suffisamment de soldats pour soutenir les guerres incessantes qui opposent la France aux autres grandes puissances européennes. La course éperdue pour la suprématie engendrait un cycle infernal qui devait se prolonger jusqu’à la deuxième guerre mondiale, à l’issue de laquelle l’Europe ne fut plus qu’un enjeu pour les Russes et les Américains.

Les levées d’hommes destinées à alimenter l’armée française se font suivant trois méthodes : le recrutement de volontaires qui s’engagent comme soldats de métier, l’achat de mercenaires étrangers et la milice royale crée en 1688.

Chaque régiment de l’armée régulière se charge de maintenir ses effectifs au complet. Il envoie des sergents recruteurs ou des racoleurs professionnels dans les bas quartiers des villes ou dans les campagnes : la misère ou l’ennui, l’appât de quelques pièces d’or arrosées de beaucoup d’alcool poussent des pauvres ou des marginaux à signer des contrats que la plupart d’entre eux sont incapables de lire ou de comprendre. Le vivier national étant insuffisant, on a recours à des mercenaires étrangers : des compagnies italiennes, allemandes ou surtout suisses se louent au plus offrant sur le marché européen. Ce sont généralement de bonnes troupes, mais elles coûtent très cher.

Les finances royales étant lourdement obérées, Louvois instaure en 1688 le système de la milice royale qui préfigure le service militaire obligatoire, qui ne sera définitivement établi qu’en l’An VII, à l’époque révolutionnaire. Sur les places des villes ou des villages, on convoque les hommes de 18 à 40 ans qui n’ont pas d’enfants à charge, et on tire au sort les quelques malchanceux qui vont être incorporés dans la milice pour six ans. En temps de paix, le service est très léger : regroupés dans des compagnies régionales, ils doivent en principe participer à une période annuelle d’entraînement de deux semaines. Mais en temps de guerre, les milices sont mobilisées, souvent très loin de leur lieu d’origine, pour servir de troupes auxiliaires destinées à garder les places fortes ou à sécuriser les convois militaires. La milice est sans doute l’institution la plus détestée dans les campagnes de France. Arracher des jeunes gens à leur communauté, à leur famille et à leurs travaux était généralement considéré comme un abus intolérable de l’État. L’impopularité de la milice était d’autant plus grande que cette atteinte à la liberté se doublait d’une scandaleuse inégalité. Les campagnes étaient beaucoup plus sollicitées que les villes, les notables, petits ou grands, échappaient au tirage au sort, ainsi que des provinces toutes entières. Pour ce qui nous concerne, le Roussillon ne connaissait pas la milice royale. On pouvait, il est vrai, y lever des milices locales, mais elles avaient un caractère d’auto-défense qui s’inscrivait dans une très longue tradition. Chaque communauté d’habitants pouvait décréter une sorte de mobilisation générale, le « somaten », au son du tocsin. Qui plus est, le port d’armes était une sorte de privilège universel qui avait perduré sous le régime français, et les autorités pouvaient l’utiliser pour maintenir l’ordre public. On peut lire dans une ordonnance de Don Antoine d’Oms de Tamarit, viguier du Conflent, daté de 1759 et qui est adressée aux communes de Prats-de-Mollo et du Tech que bailles et consuls devront veiller « à faire prendre tout de suite par les particuliers desdites communautés chacun tous les fusils, escoupètes, pistolets et autres armes que peuvent avoir lesdits particuliers. » (ADPO 124 edt 305). Mobilisable par les autorités étatiques, ce peuple en armes pouvait aussi à l’occasion se retourner contre l’État qui n’avait plus le monopole de la violence.

Quel que soit le mode de recrutement, le maintien des effectifs des régiments est sans cesse menacé par la mortalité des soldats et par la désertion. On meurt sur les champs de bataille, mais plus encore dans les hôpitaux militaires, de blessures ou de maladie. C’est le phénomène de la désertion qui a retenu notre attention pour ce qui concerne les unités stationnées dans la province du Roussillon au XVIIIe siècle.

De façon globale, les spécialistes de l’histoire militaire s’accordent pour dire que les régiments perdaient chaque année de cette façon environ 10% de leurs effectifs. Pour notre part, nous devons nous garder de toute approximation statistique : les sources ne le permettent pas. Elles sont discontinues, touffues et difficiles à exploiter. Les copies des jugements des conseils de guerre n’ont été que très partiellement conservées, et nous ne pouvons souvent appréhender le problème que par le biais des comptabilités de l’Extraordinaire des Guerres qui relatent les dépenses locales de l’armée. A travers le coût des potences dressées ici ou là, le défraiement des greffiers ou des bourreaux, les primes allouées aux chasseurs pour arrêter les fugitifs, nous pouvons simplement nous faire une idée de l’hémorragie.

En temps de paix comme en temps de guerre, en sa qualité de province frontière, le Roussillon héberge en permanence d’importantes garnisons dans ses places fortes, et tout d’abord à Perpignan. La capitale provinciale est alors enserrée dans ses remparts et dominée par une citadelle qui faisait l’admiration de Charles-Quint au XVIe siècle. Cependant, les troupes sont aussi dispersées dans sept forteresses pour garder les frontières maritimes (Collioure) ou terrestres. Bellegarde surplombe et surveille le passage historiquement sensible du Perthus, Fort-les-Bains et surtout Prats-de-Mollo défendent la haute vallée du Tech. En ce qui concerne la Cerdagne, la ligne frontière suit le cours d’une petite rivière qui traverse la plaine cerdane. Cette frontière étant jugée indéfendable, Vauban a construit, un peu en retrait, la ville forteresse de Montlouis sur la haute vallée de la Têt qui peut servir de voie d’invasion. Pour mieux la verrouiller, il a modernisé en aval l’antique ville forte de Villefranche-du-Conflent. Enfin, le spectaculaire fort de Salses est installé sur l’ancienne frontière franco-espagnole, entre les collines des Corbières et la mer, sur l’emplacement de la Via Domitia. Il n’est habituellement occupé que par quelques unités d’Invalides, et sert surtout d’étape pour les troupes qui vont relever les garnisons de la province ou faire la guerre en Espagne.

La dispersion même des places, la proximité du territoire espagnol souvent à portée de canon, réveillent l’espoir chez les désespérés et facilite les évasions. De façon quasi mécanique, la menace permanente de cette érosion pousse les autorités militaires à durcir la répression. Nous ne pouvons pas mesurer précisément le flux des évasions, mais nous pouvons établir quelques repères qui prouvent que le phénomène est permanent et de grande ampleur, et qu’il concerne toutes les garnisons. En 1702, 62 déserteurs sont capturés en Catalogne espagnole. De 1709 à 1719, on peut enregistrer 110 condamnations contradictoires, c’est à dire en présence de l’accusé et réellement exécutées, mais les condamnations par contumace sont toujours infiniment plus nombreuses. Si les condamnés sont repris, ils doivent être rejugés, et nous ne connaissons donc pas leur sort définitif. En 1734, pour le seul fort de Bellegarde, on compte 38 condamnations à mort par contumace et 57 en 1749 pour les garnisons de Villefranche, Prats-de-Mollo et Bellegarde.

Toutes les unités qui se succèdent au rythme des relèves sont touchées : les vieux régiments La Fère, Hainaut, Ile de France ou Aunis comme les compagnies de miliciens : 15 hommes du bataillon de Gissac, milice du Rouergue en 1735. On déserte un par un, deux par deux ou par paquets plus ou moins importants, mais les conseils de guerre n’arrivent pas à identifier des meneurs responsables d’un quelconque complot. Le climat du moment dans telle ou telle unité, la popote particulièrement insuffisante ou nauséabonde, la solde qui n’arrive pas à temps et à l’heure (et c’est la solde qui fait le « soldat »), les brimades, les négligences ou l’inhumanité de l’encadrement jouent certainement un rôle dans la démoralisation, mais il y a aussi des risque-tout, des spécialistes des évasions à répétition qui vont se réengager dans un autre régiment, ne serait-ce que pour toucher une nouvelle prime. Le phénomène le plus spécifique qui pousse au départ est peut-être la « mélancolie » que l’on peut qualifier de « mal du pays », qui plonge les recrues dans une dépression profonde ou les pousse dans un désir compulsif d’évasion. Ceux-là courent le grand risque d’être repris dans leur village même.

Pour tenter d’enrayer cette épidémie récurrente, les autorités militaires disposent d’un arsenal pénal assez féroce pour être, en principe, terrifiant. Mais pour punir les « criminels », il fait d’abord pouvoir les attraper. La chasse aux déserteurs fut donc une préoccupation constante. La maréchaussée avait comme tâche prioritaire de traquer ces fuyards, mais ces gendarmes à cheval étaient trop peu nombreux pour pouvoir quadriller un territoire en grande partie montagneux et boisé. Ils avaient déjà le plus grand mal à surveiller et sécuriser les grands chemins qui relevaient de leur compétence particulière. Ils ne pouvaient y arrêter que les évadés les plus maladroits. Pour battre les sentiers, les bois et les fourrés, royaume des brigands et des contrebandiers, il fallait beaucoup de monde, et on tenta pour ce faire de mobiliser massivement les « paysans », terme qui désigne à l’époque le petit peuple de la campagne dans son entier.

Un mémoire datant de 1775 précise les modalités de cette corvée royale d’un nouveau genre (ADPO 1C 713). « Lorsqu’on tire le canon d’une place qui annonce l’évasion d’un soldat, deux cents hommes devront faire le guet et la poursuite pendant trois jours et trois nuits sous la direction de leurs bailles et consuls. » Ce mémoire évaluait le coût de cet impôt en nature à 24.000 journées de travail perdues par an. Ces manœuvres pesaient lourdement sur l’économie rurale, car le pays manquait cruellement de bras : « sans le secours des étrangers au temps des récoltes, les habitants seraient hors d’état d’y pouvoir. » Ce service de la boëte, puisque tel était son nom, était naturellement très mal vu des campagnards et les efforts demandés ne paraissaient pas à la mesure des résultats. On trouve dans les Cahiers de Doléances de la viguerie du Roussillon-Vallespir les récriminations d’une dizaine de villages qui réclament vigoureusement sa suppression (1).

Laroque des Albères, village il est vrai éternellement rebelle sous tous les régimes, souhaite l’abrogation des « ordonnances arbitraires des intendants et commandants de province mais surtout celle qui nous assujettit à perdre trois journées pour aller à tous moments à la piste des déserteurs qui peuvent échapper à la plus exacte diligence. » Ce village de contrebandiers parlait en connaissance de cause. Si Laroque fustigeait ainsi l’arbitraire des autorités et l’inefficacité de la mesure, Estagel en réclamait l’abrogation au nom de l’égalité, « le tiers-état ne pouvant supporter davantage d’être luy seul l’instrument des lois militaires concernant la désertion, ne peut s’empêcher de témoigner la douleur où il est plongé plusieurs fois l’année par l’espectacle d’une quantité considérable de ses membres arrachés à ses utiles travaux et appliqués à des fonctions pénibles et avilissantes par cela seul qu’elles ne sont point générales. » La corvée de la boëte était d’autant plus mal perçue qu’à l’instar de la corvée royale sur les routes ou du logement des gens de guerre, les exemptés ou les resquilleurs étaient si nombreux dans la province que la minorité des malheureux corvéables pouvait à juste titre se considérer comme stigmatisée. Les cahiers de doléances du tiers-état de la province relayèrent très naturellement cette demande d’abolition, ainsi d’ailleurs que les cahiers de la noblesse qui sont, sur bien des points, réformateurs et « progressistes ». Le second ordre s’exprime de façon très directe : « dans la vue d’épargner aux campagnes des corvées onéreuses et de ménager des journées précieuses à la subsistance de leurs habitants, ils supplient Sa Majesté d’abolir l’usage des patrouilles établies pour la recherche des déserteurs dont l’expérience a démontré l’inutilité. »

De fait, il ne semble pas que la collaboration entre les autorités militaires et les populations campagnardes aient été sans nuages. En 1725, par exemple, le marquis de Fimarcon, gouverneur de Montlouis et lieutenant général des armées du roi et de la province de Roussillon manie alternativement le bâton et la carotte (ADPO 1C 319). « Comme nous sommes informé d’ailleurs que les facilités qu’ils trouvent à déserter contribue à leur faire naître l’envie par le peu d’attention que les bailles, consuls et habitants ont d’arrêter ceux qui se trouvent dans ce cas et par la connivence dont ils usent souvent à leur égard. » Pour expliquer l’échec, le gouverneur hésite donc entre négligence et connivence. Il est vrai que les populations locales ne répondent pas volontiers aux injonctions gouvernementales : leur conception de l’ordre et de la justice s’écarte sensiblement des normes étatiques, et ce pays de contrebandiers et d’insoumis a traditionnellement beaucoup d’indulgence pour les hors-la-loi. Conscient de la difficulté, le marquis menace d’abord de prison et de dégradation les bailles et consuls négligents : rarement exécutées, ces mesures extrêmes ont pour principal résultat d’éloigner de ces fonctions municipales ingrates beaucoup de notables qui n’entendent pas servir d’otages au pouvoir royal. Malgré leur indiscipline et leur perpétuel double-jeu, ils sont pourtant les seuls relais possibles pour l’exercice de l’autorité de l’État : il ne faut pas oublier que, dans la province, l’encadrement par des fonctionnaires permanents et rétribués est squelettique. Après avoir manié un sabre de bois, le gouverneur passe sans transition de la coercition à la rétribution : il promet une prime prodigieuse de cent livres pour chaque capture d’un déserteur essayant de gagner l’Espagne, ou de soixante livres pour celui qui se dirigerait vers l’intérieur du royaume.. Cette récompense mirobolante s’étendait même à la prise de déserteurs espagnols, dans l’espoir évident d’une réciprocité.

Ces sommes étaient tout à fait hors normes. En 1758, le Maréchal de Belle Isle rachetait à l’ennemi des prisonniers français moyennant onze livres par tête. La somme de cent livres l’unité était susceptible d’exciter la convoitise de quelques chasseurs de prime qui gagnaient habituellement une livre par jour de travail. Nous trouvons effectivement mention de quelques frais de capture dans les registres comptables. Durant la Guerre de Succession d’Espagne, le gros des troupes françaises a envahi l’Ampurdan, et l’impopularité habituelle d’une armée d’occupation s’ajoute peut-être à l’appât du gain. En 1714, les paysans de la Catalogne Sud ou de l’Andorre ont livré une quarantaine de soldats qui tentaient de rentrer illégalement en France (ADPO 1C 42). Quand les chasseurs d’Albona saisissent des fuyards, l’habituelle complicité entre Catalans ne joue pas : ce sont des Allemands. En temps de paix sur la frontière en 1765-1766, les fugitifs se dirigent presque tous vers l’Espagne et ce sont les bayles et consuls du Boulou ou du Capcir qui se distinguent (ADPO 1C 114). La plus grosse prise est réalisée dans les Albères par les consuls de La Roque qui saisissent douze déserteurs du Régiment de La Fère et touchent 1.200 livres.

La limite de l’exercice est tracée par la frontière, qui signifie le salut pour les fugitifs et un mur diplomatiquement infranchissable pour les poursuivants. Diplomates des deux bords ont déployé de grands efforts pour vaincre cet obstacle en vertu du « Pacte de famille », puisque les deux monarques étaient des Bourbons. Ils y sont parvenus (tout au moins sur le papier) en juin 1728, où ils ont pu signer une « Convention entre Sa Majesté le Roi Très Chrétien et Sa Majesté le Roi Catholique, pour le restitution des déserteurs tant cavaliers, fantassins que Dragons de quelque nation qu’ils puissent être de Terre et de Mer. » (ADPO 1C 755).

L’article 1 de cet accord mettait dans le même sac déserteurs, « voleurs, assassins et malfaiteurs ». Cet amalgame ne choquait personne, à une époque où les soldats avaient une très mauvaise réputation et où Voltaire pouvait décrire les armées européennes comme « un million d’assassins enrégimentés courant d’un bout à l’autre de l’Europe ». L’Encyclopédie prétendait de son côté que l’on recrutait de préférence les fantassins au sein de « la canaille parce qu’elle est meilleur marché. » L’article 2 de la Convention organisait de part et d’autre la chasse dont nous avons déjà décrit les modalités. Mais ce sont les articles 3 et 6 qui doivent retenir notre attention. L’article 3 précisait que « à la frontière, on pourra détacher deux ou trois hommes armés pour poursuivre au delà. » Le symbole était fort : les forces armées étaient autorisées à ignorer provisoirement l’inviolabilité territoriale des deux puissances. Mais la pratique était faible : deux ou trois hommes, ce n’était guère suffisant pour arrêter des déserteurs souvent armés et qui se battent pour leur vie.

La lecture de l’article 6 nous permet de comprendre les réticences des autorités espagnoles qui avaient si longtemps temporisé avant de signer. Madrid voulait ménager le clergé qui se comportait comme un État dans l’État et qui en avait les moyens. Une très antique tradition voulait en effet que les églises fussent des lieux d’asile inviolables : que faire donc des déserteurs qui s’y réfugiaient ? Il était impensable que la police puisse pénétrer dans ces espaces consacrés, ce qui eût été proprement sacrilège. Bizarrement, de nos jours, les Universités françaises ont conservé en partie ce privilège : la police ne peut y pénétrer qu’avec l’autorisation du Président de l’Université. Les rédacteurs de la Convention avaient trouvé un compromis quelque peu jésuitique : on respectait une tradition millénaire mais on interdisait à tout laïc d’apporter à ces réfugiés aucune espèce d’aide et en particulier aucune nourriture. Il s’agissait donc tout simplement d’affamer les fuyards, pour les cueillir à la sortie avant de les livrer. Cependant, pour ne pas vider de toute substance le pouvoir ecclésiastique, le gouvernement espagnol avait apporté une restriction aux lois répressives de la France : « pour ceux qui auraient pris asile dans les églises, la grâce de la peine capitale leur sera accordée. » Nous avons effectivement trouvé un cas où la vie d’un déserteur a été épargnée en application de cette clause. Ainsi, les traditions de l’église médiévale espagnole pouvaient servir d’exemple d’humanité à la France des Lumières.

Reste à établir l’ampleur et la nature exacte de la répression. Ces « repris » de justice sont passibles de châtiments féroces, mais il y a souvent loin des lois pénales à leur application. La littérature historique sur le sujet tend à établir que ces menaces terribles n’étaient que rarement mises en pratique, et on peut lire dans le Dictionnaire de l’Ancien régime la notice suivante : « Les conseils de guerre ont souvent utilisé des subterfuges pour tempérer la rigueur des ordonnances… L’exécution des déserteurs est en réalité rare. » En Roussillon, la relative « rareté » des exécutions est liée au faible pourcentage des captures : les conseils de guerre ne semblent pas animés par une remarquable mansuétude. Simplement la grande majorité des justiciables ont pris la précaution de mettre la plus grande distance possible entre eux et leurs juges ou leurs bourreaux et la série des jugements par contumace est impressionnante. Ainsi, pour ne citer que cet exemple, on compte 38 déserteurs au fort de Bellegarde en 1735 : ils sont tous condamnés à mort mais il n’y en a que 4 condamnés contradictoirement et exécutés (ADPO 1C 200).

La mort ou d’horribles supplices restent pourtant l’horizon habituel des décisions. Il est vrai que la guerre de Succession d’Espagne, au début du siècle, a été la plus sanglante. Lorsque le Maréchal de Noailles part en Espagne pour prendre le commandement de l’armée des Pyrénées, il emporte dans ses bagages seize gardes, deux officiers supérieurs de la maréchaussée, un greffier, un procureur du roi, un aumônier et un « exécuteur » (ADPO 1C 319). De 1709 à 1719, nous avons enregistré 110 condamnations à mort contradictoires immédiatement exécutées. Le seul acquittement que nous avons pu repérer porte sur un cas vraiment singulier. Il bénéficie à un jeune garçon de seize ans, non à cause de son âge trop tendre, mais parce qu’il ne peut pas être jugé comme déserteur dans la mesure où il n’est nulle part enregistré comme soldat. Il s’est évadé avec un soldat de dix-huit ans qui porte le même nom que lui (son frère probablement) qui, lui, a été exécuté. Cette bavure juridique est le signe du désordre qui règne dans certaines unités combattantes où on peut trouver des « non-inscrits », n’ayant pas l’âge requis. Une sorte d’enfants-soldat.

Dans les années suivantes, nous trouvons beaucoup moins d’exécutions, mais elles ne disparaissent qu’après l’ordonnance de 1775. En 1765, trois déserteurs (dont un sergent, ce qui est très rare) sont capturés en Cerdagne par les paysans d’Estavar : ils sont exécutés et on trouve 12 mises à mort en 1766 (ADPO 1C 113 et 1C 114).

La mort est mise en scène à grand spectacle. L’exécuteur de la Haute Justice réside en général à Perpignan, et ce sont ses notes de frais qui nous renseignent parfois sur ses déplacements et sur la nature du supplice. Le condamné est le plus souvent « pendu et étranglé » mais il arrive parfois que, pour faire bonne mesure, on multiplie les bonnes manières. Ainsi, en 1702, on apprend que le bourreau s’est transporté de Perpignan à Montlouis pour pendre et étrangler un déserteur. « Il lui a coupé la tête pour être exposée sur les remparts », le tout pour la coquette somme de 87 livres. En 1719, lors de la brève coalition contre l’Espagne, on n’a pas fait dans le détail. Lors du siège de Fantarabié, 21 déserteurs du Régiment de Marine ont été arrêtés par des bâtiments anglais, nos alliés du moment et livrés à la justice militaire française. Ils ont tous été pendus. Le document est signé d’Andrezel qui était gouverneur du Roussillon et intendant des finances de toute l’Armée des Pyrénées, ce qui explique la présence à Perpignan de certains papiers concernant le pays basque (ADPO 1C 319).Le bourreau est peut-être un peu surmené, et les jugements précisent assez souvent que l’on se contentera de « casser la tête » du condamné, formule qui reste pour nous un peu obscure, ou plus prosaïquement qu’on le fusillera ou qu’on le « passera par les armes » devant le bataillon assemblé.

Ceux qui échappent à la peine de mort connaissent un destin qui nous paraît plus sombre encore. Ils ont la tête rasée, le nez et les oreilles coupées, la fleur de lys imprimée au fer rouge sur chaque joue, et ils sont condamnés aux galères ou aux travaux forcés (« à la chaîne »), souvent à perpétuité. L’ordonnance du 16 janvier 1685 signée de Le Tellier précisait que, de toutes façons, tout individu ayant le nez et les oreilles coupées et les joues marquées de la fleur de lys trouvé libre devait être arrêté et conduit aux galères. L’animal ainsi marqué appartenait définitivement à l’État royal, et la perpétuité était en pratique la norme. Il est vrai que l’on trouve, tout au long du siècle, des Ordonnances dérogatoires portant amnisties particulières ou générales, qui brouillent quelque peu le schéma général de la répression. Traduisent-elles une lente montée des sentiments humanitaires, ou sont-elles simplement le fruit d’un pragmatisme fondé sur un calcul utilitariste ? On avait parfois mieux à faire que de dépenser beaucoup d’argent dans des mesures répressives dont l’efficacité était médiocre. On pouvait par exemple réinjecter dans l’armée, à peu de frais, des déserteurs repentis. Ainsi, l’amnistie générale du 2 juillet 1716 permettait à ceux qui se présenteraient dans le délai d’un an, de réintégrer l’armée moyennant un engagement nouveau d’une durée de six ans. Mais l’horizon de la peine de mort n’était jamais oublié. Il était précisé que cette mesure de grâce serait la dernière et que les nouveaux déserteurs seraient passés par les armes suivant une étrange norme comptable. S’ils avaient déserté un par un ou deux par deux, ils devaient être fusillés, mais pour les groupes plus importants, on en fusillait un sur trois désigné par un tirage au sort, les deux autres étant expédiés aux galères. Cet étrange casino de la mort était organisé, dit le texte, « pour épargner le sang ».

Les promesses politiques étant toujours plus ou moins éphémères, il y eut beaucoup d’autres mesures du même type. L’amnistie du 6 novembre 1742, par exemple, portait sur ceux qui accepteraient de se rendre et de se réengager avant le premier janvier de 1743. Elle instituait ainsi une espèce de noria où les déserteurs ne trouvaient un refuge que dans l’armée. Deux convois assez importants partirent en conséquence de Perpignan vers le Nord-Est de la France pour être recyclés. 58 hommes prirent ainsi la route pour Strasbourg le 7 janvier (ADPO 1C 700) et n’arrivèrent que le 19 février après 33 étapes. Ce voyage ne fut pas une partie de plaisir pour ces nouvelles recrues et pour leurs accompagnateurs (un capitaine et deux sergents). A l’étape de Pézenas, le déserteur Pierre Bonnet enfonça son couteau dans le ventre d’un des sergents et s’enfuit. Officiers et accompagnateurs venaient des compagnies d’Invalides basées à Salses, ou d’officiers « réformés » et probablement sans solde, comme le capitaine de Kennedy et son lieutenant de fils, issus du régiment irlandais et appartenant à cette petite noblesse militaire et catholique qui avait suivi le Roi Jacques II dans son exil en France. Ils acceptent de remplir ces fonctions qualifiées officiellement de « très pénibles », pour des raisons probablement financières, encore que, même de ce point de vue, l’affaire n’était pas toujours très sûre. Kennedy fils devra avancer 154 livres et 18 sols de sa poche pour le « nécessaire de la troupe ». Le capitaine Giraud quant à lui mourut sur le chemin de retour, et on accorda à la veuve une gratification dont le montant n’est pas précisé dans le document.

L’ordonnance de 1775, qui abrogeait une fois de plus la peine de mort et décrétait une amnistie générale pour les déserteurs qui se livreraient dans la quinzaine, ne prévoyait pas de les réinjecter dans l’armée mais leur offrait la possibilité de s’établir en Corse dans des conditions semble-t-il assez avantageuses. On devait leur fournir une maison, un jardin, une vingtaine d’arpents à cultiver et une indemnité de départ. Nous ignorons si cette entreprise de colonisation à la romaine eut quelque succès.

A partir des années 1780, le phénomène de la désertion prend de l’ampleur. On voit par exemple des groupes massifs de soldats appartenant tous au régiment de l'Île de France disparaître dans la nature. Onze soldats en garnison à Collioure sont condamnés par contumance « à la chaîne » le même jour pour des durées allant de 8 à 25 ans. Il est possible que cette épidémie ait provoqué une nervosité telle dans les Conseils de Guerre qu’elle ait engendré une répression un peu aveugle (ADPO 1C 709). Une lettre du 5 mars 1781, signée du secrétaire d’Etat à la guerre, le Marquis de Ségur, et adressée à Monsieur de Belissandy, Préfet général de la Maréchaussée du Roussillon, en témoigne : « Quatre soldats du Régiment de l’Île de France ont été absouts de l’accusation d’embauchage portée contre eux. Deux d’entre eux ont été flétris en vertu d’un Conseil de Guerre illégal et mal fondé : il faut faire imprimer le jugement prévotal qui les absout et le faire afficher dans tous les lieux où leur réputation peut avoir reçu quelque atteinte. L’intention du Roi est même que ce jugement soit lu à la tête du régiment de l’Isle de France et je charge de ce point Monsieur de Chollet, commandant à Perpignan ».

Ce document appelle une précision et une remarque. L’embauchage consiste à pousser des soldats à la désertion pour les recruter dans une armée étrangère (et éventuellement hostile). Cette pratique considérée comme honteuse et déloyale (la guerre étant supposée être une activité chevaleresque) était punie de mort en tant que crime majeur. Elle avait pourtant été utilisée pour la France, à une époque il est vrai antérieure, par Louvois (2). « L’expédient que vous avez proposé de faire passer en Catalogne quelques sergents ou vieux soldats de la Compagnie de Lockman pour débaucher et faire déserter les soldats suisses qui y sont depuis quelque temps débarqués a été approuvé… » Le ministre prenait cependant la précaution d’effacer ses traces : « Je dois vous avertir que c’est à eux d’agir avec adresse parce que s’ils étaient arrêtés, Sa Majesté ne voudrait pas les avouer. » Un siècle plus tard, par contre, Monsieur de Ségur exigeait un désaveu éclatant pour une faute commise par un Conseil de Guerre, et cette décision insolite mérite d’être soulignée. La justice militaire de la fin du XVIIIe siècle peut dans ce cas paraître exemplaire si l’on songe notamment aux multiples parjures qui ont émaillé beaucoup plus tard l’Affaire Dreyfus. De nos jours encore, on sait que la justice pénale, qui s’exerce au nom du peuple français, répugne à reconnaître ses erreurs, et les recours en révision les plus solidement argumentés sont très rarement couronnés de succès.

Le bourg de Prats-de-Mollo voit se développer, dans les années 1780, des troubles qui pourraient paraître anecdotiques mais qui nous semble s’inscrire dans une problématique nouvelle (ADPO 124 edt 305). La mobilisation civile et civique pour rattraper les déserteurs rencontre un obstacle inattendu. Un mémoire, vraisemblablement adressé au Maréchal de Mailly par les consuls de la ville (nous n’en connaissons qu’un brouillon non daté), relate un incident troublant. Le climat est tendu entre la population et la garnison, et le chevalier de Monfiquet a insulté un groupe d’habitants menés par les prêtres Costa et Xatard : on est jusque là dans les confrontations récurrentes entre autorités civiles, ecclésiastiques et militaires mais les consuls décrivent de nouveaux développements dans cette cohabitation habituellement conflictuelle. « Les fréquentes désertions ont été cause que le comte de Vieuville, commandant à Prats-de-Mollo, a donné ordre aux habitants des métairies du Terroir de la ville qui sont sur la frontière de se mettre sous les armes aussitôt que le canon tire… » C’est un simple rappel à l’ordre qui concerne aussi les habitants de la ville « intra muros ». Pour une fois, ces derniers ont fait du zèle. Au jour de la Pentecôte, alorsqu’ils se rendaient en procession à l’hermitage de Notre Dame du Coral comme le veut la tradition, ils ont arrêté deux déserteurs qui se sont peut-être trouvés malencontreusement sur leur chemin. Les difficultés ont commencé lorsqu’ils ont voulu livrer les deux malchanceux au major de la place : les honorables citoyens ont été entourés par des soldats qui les ont insultés, bousculés, faisant tomber chapeaux et bonnets, « sans doute pour les obliger à abandonner les deux soldats. » Les insurgés n’étant pas parvenus à leurs fins, ils ont depuis multiplié insultes et menaces, et notamment assailli la nuit à coups de pierres la maison de Joseph Matillo en disant « qu’ils veulent faire son décompte » (traduisons : lui régler son compte). Un groupe de paysans voulant rentrer en ville après la fermeture des portes ont été accueilli par un coup de fusil tiré du poste de garde. Depuis lors, les militaires rôdent dans les rues armés de gros bâtons, multiplient les provocations, harcèlent les filles et les femmes qui vont puiser de l’eau à la fontaine du Firal, aux portes de la ville. « Ils cherchent des occasions pour avoir du carillon ». Quand on se plaint aux officiers, ceux-ci font la sourde oreille « sans qu’ils veuillent y mettre ordre au contraire, ils tolèrent et applaudissent le procédé des soldats. » La supplique municipale demande à l’autorité supérieure (Votre Grandeur) de mettre fin à ces désordres.

Nous ne connaissons pas la version des faits présentée par les militaires, et nous savons fort bien que les habitants de Prats-de-Mollo n’étaient pas de doux agneaux et qu’ils n’avaient jamais brillé par des excès de civisme. L’accusation est cependant trop détaillée pour être sans fondement. Si on accorde quelque crédit à ces récits dramatiques où soldats et « paysans » jouent à contre-emploi, on se représente une garnison non seulement érodée par la désertion mais profondèment gangrenée par la solidarité avec les déserteurs. Plus surprenante encore semble être l’attitude de certains officiers qui semblent soutenir cette espèce de mutinerie. La discipline étant la force principale des armées, on peut supposer qu’à Prats-de-Mollo, il n’y avait plus d’armée.

Pour ce qui concerne les troupes stationnées dans la province du Roussillon, la désertion apparaît donc bien comme un phénomène de masse continu, qu’une répression aléatoire mais souvent féroce n’arrive pas à endiguer. Certes, le phénomène ne concerne habituellement que les simples soldats. Parmi les quelques centaines de déserteurs que nous avons pu répertorier, nous n’avons trouvé que très peu de caporaux et un seul sergent. En dehors des professionnels de l’encadrement, officiers et sous-officiers, les hommes du rang semblent toujours proches de l’insoumission : s’il y a tant d’aventuriers ou d’inconscients qui tentent de « se faire la belle », c’est sans doute que beaucoup d’autres en rêvent mais n’osent pas courir de tels risques. Le petit peuple des villes et des campagnes, sans compter les misérables et les marginaux semblent donc, toujours, potentiellement, rebelles. Cela fait beaucoup de monde. D’où la question : quelle est l’emprise réelle de l’église et de l’Etat sur les milieux populaires en dehors de la coercition pure et simple ? Nous ne pensons pas élargir abusivement le débat, le cérémonial militaire lui-même y engage. On exige du condamné qu’il exprime sa contrition : juste avant son exécution, devant la troupe assemblée, il doit « genoux en terre, demander pardon à Dieu et au Roi ». La collusion entre l’Eglise et l’Etat monarchique préparait peut-être des jours sombres pour l’une et pour l’autre. Cette profonde démoralisation des troupes (ou, pour mieux dire, ce climat pré-insurectionnel dans l’armée) explique en tout cas l’impossibilité de réagir militairement aux insurrections parisiennes, pour un Louis XVI dont le palais et la personne ne furent défendus en août 1792 que par une poignée de mercenaires suisses et protestants commandés par un vieillard de plus de 80 ans (le Maréchal de Mailly).

© Michel Brunet, professeur honoraire, Université de Toulouse-le-Mirail.


(1) « Cahiers de Doléances de la province du Roussillon » établis par E.Frenay, Perpignan 1979.

(2) ADPO 1C 718 - Lettre de Louvois à l’Intendant du Roussillon du 24/10/1764