Atossa
Amis ! l'expérience des maux nous l'apprend : l'homme, s'il est affaibli par l'orage du malheur, s'alarme de tout ; si le cours du sort le seconde, il croit que le vent de la fortune ne saurait changer. C'est ainsi que déjà tout m'épouvante : tout, à mes yeux, annonce des dieux contraires. Un cri, et ce n'est pas celui de la victoire, retentit à mon oreille.
Fatal effet de ma consternation ! je reviens ici de mon palais sans char, et sans la pompe qui m'accompagnait auparavant. J'apporte au père de Xerxès ces libations propitiatoires qui calment les mânes ; ce lait blanc et doux d'une génisse sans tache ; ce miel doré, distillé par l'ouvrière qui pompe tes fleurs ; cette eau fluide, puisée dans la source vierge ; ce breuvage sans mélange, production d'une mère agreste, et présent d'une vigne antique ; ce fruit odorant de la blonde olive, de l'arbre qui, dans sa vie, ne dépouille point le feuillage ; enfin, ces fleurs en tresse, filles d'une terre féconde. Chers amis ! que vos hymnes aux mânes accompagnent ces dons ; évoquez l'ombre du divin Darius, tandis que ces libations, épanchées sur la terre, iront jusqu'aux dieux des enfers.

Le choeur
Reine vénérable des Perses, faites couler ces libations jusqu'aux fondements de la terre ; nous, dans nos hymnes, nous demanderons aux souverains des morts, de nous être favorables dans leur sombre séjour. Souterraines et saintes déités ! Terre, Hermès, et vous roi des Enfers ! rendez au jour l'âme de Darius : car, si nous avons encore de nouveaux malheurs à redouter, lui seul pourra nous en indiquer le terme.
Peut-il m'entendre, ce roi d'éternelle mémoire, ce prince égal aux dieux, quand ma voix barbare pousse ces accents variés, douloureux, lamentables ? Mes gémissements plaintifs iront vers lui ; du fond des enfers, m'entendra-t-il bien ?
0 terre ! ô princes des mânes ! permettez à une ombre glorieuse, au dieu jadis adoré dans Suze, de quitter vos demeures : rendez au jour un héros qui, dans la Perse, n'eut jamais son égal.
Cher prince ! cher tombeau, qui renfermes des restes chéris ! Arbitre des morts, ô Pluton ! renvoyez-nous Darius : Darius, hélas ! quel roi !
Jamais il ne perdit ses armées dans des guerres destructives. Les Perses le crurent inspiré des dieux et les dieux l'inspiraient, sans doute, puisque ses armes furent toujours triomphantes.
O roi, notre antique roi ! viens, sors, parais sur le sommet de ce monument ; fais briller à nos yeux et le bandeau de la tiare et la pourpre du brodequin. Viens, ô père de ton peuple, irréprochable Darius ! Viens, et tu apprendras des malheurs inouïs et récents. O maître de notre maître, parais ! d'odieuses ténèbres ont enveloppé ton empire. Toute notre jeunesse a péri. Viens, ô père de ton peuple, irréprochable Darius !
Hélas ! hélas ! ô toi que tes sujets ont tant pleuré ! quel sera, ô mon prince, pour cette terre, qui fut la tienne, le résultat de ces fléaux redoublés ? Nos vaisseaux, ces vaisseaux à rames si nombreuses, sont brisés ; ils ne sont plus des vaisseaux !

Darius
O vous, fidèles d'entre les fidèles ! compagnons de ma jeunesse ! généreux vieillards ! de quels maux Suze est-elle affligée ? La terre frappée a gémi et s'est entr'ouverte. Je frémis en voyant mon épouse éplorée au pied de mon tombeau ; hélas ! je n'ai pu rejeter ses offrandes propitiatoires. Mais, vous-mêmes, vous pleurez auprès de ce monument. Vos évocations lamentables m'ont appelé. On sort difficilement des enfers ; et les dieux souterrains savent mieux saisir que rendre leur proie. Toutefois, mon pouvoir près d'eux a suffi ; je viens, mais hâtez-vous, car je ne puis passer le terme prescrit. Quel malheur nouveau accable les Perses ?

Le choeur
Nous n'osons t'envisager ; nous n'osons te répondre : notre ancien respect nous retient.

Darius
J'ai cédé à vos pleurs, et je reviens des enfers ; ne prolongez point ce discours, abrégez-le plutôt : quittez un vain respect, expliquez-vous.

Le choeur
Je crains de t'obéir ; je crains de te parler : ce récit est affreux pour des amis.

Darius
Puisque la crainte les surmonte, toi, mon ancienne épouse, noble compagne de ma couche, suspends tes larmes et tes soupirs, parle sans me rien déguiser. L'infortune est le partage de l'homme ; on l'éprouve sur mer, on l'éprouve sur terre, dès que la vie se prolonge.

Atossa
O de tous les mortels le plus fortuné ! tant que tes yeux ont vu la lumière du soleil, jouissant d'un sort prospère, pareil aux dieux, tu fus envié des Perses : aujourd'hui, je t'envie d'étre mort avant d'avoir vu l'abîme de nos maux ! Cher Darius, tu vas bien tôt tout savoir ; je n'ai qu'un mot à te dire : la puissance des Perses est anéantie.

Darius
Comment ? par la peste ou par la guerre intestine ?

Atossa
Non ; mais toutes nos armées ont été détruites près d'Athènes.

Darius
Et qui, de mes enfants, y a porté la guerre ? parle.

Atossa
L'impétueux Xerxès ; il a dépeuplé le continent.

Darius
Est-ce par mer ou par terre, qu'il a tenté cette folle entreprise ?

Atossa
Et par terre et par mer ; son armée, double, présentait un double front.

Darius
Et comment une armée de terre si nombreuse, a-t-elle pu traverser la mer ?

Atossa
Un pont, qui joignait les bords du détroit d'Hellé, lui a servi de chemin.

Darius
Ainsi donc Xerxès a osé fermer le Bosphore ?

Atossa
Il l'a osé : un dieu, sans doute, a tout conduit.

Darius
Un dieu, trop puissant, hélas ! et qui a su l'aveugler.

Atossa
On sent aujourd'hui quel malheur il a causé.

Darius
Enfin, quel désastre vous fait verser ces larmes !

Atossa
L'armée navale détruite, a perdu l'armée de terre.

Darius
Quoi ! ce peuple immense est tombé sous le fer ennemi ?

Atossa
Hélas ! oui ; et Suze déserte pleure ses enfants.

Darius
Dieux ! de quelle ressource vaine ont été tant de forces ?

Atossa
Tous les Bactriens ont péri ; tous avant la vieillesse.

Darius
Malheureux ! quelle jeunesse, quels alliés il a perdus !

Atossa
Xerxès, dit-on, presque seul et sans suite...

Darius
Eh bien, que devient-il ? quel espoir de salut ?

Atossa
...s'est cru trop heureux de regagner le pont qui joignait les deux continents.

Darius
Enfin est-il sauvé ? est-il dans l'Asie ?

Atossa
On l'assure, et la nouvelle paraît constante.

Darius
Ah ! que les oracles ont été bientôt vérifiés ! Jupiter les accomplit sur mon fils. J'avais prié les dieux de différer plus longtemps ; mais, quand soi-même, on veut hâter sa perte, le ciel y consent. Sujets chéris ! j'entrevois des maux dont mon fils inconsidéré ouvre la source par sa folle audace. Il a voulu enchaîner, comme un esclave, la mer sacrée d'Hellé, le Bosphore, destiné par le ciel à couler librement. Il en a dénaturé le cours, et, le captivant dans des entraves forgées par le marteau, l'a forcé de livrer un large passage à sa nombreuse armée. Mortel, il a cru (quelle folie ! quel délire !) l'emporter sur Neptune et sur tous les dieux. Je crains que les trésors amassés sous mon règne, ne soient la proie du premier ravisseur.

Atossa
Voilà ce qu'a produit à l'impétueux Xerxès la société des méchants. Ils lui disaient souvent, que, par la guerre, vous aviez acquis à vos enfants d'immenses richesses ; et que lui, sans courage, végétant au fond d'un palais, n'ajoutait rien à l'héritage de son père. Excité par ces reproches fréquente de ses vils flatteurs, il s'est enfin résolu à marcher contre la Grèce.

Darius
Certes, l'ouvrage est grand et mémorable. Jamais coup semblable, tombant sur la ville de Suze, ne l'avait ainsi dévastée, depuis que Jupiter a accordé à un mortel l'honneur de régner seul, et d'étendre son sceptre sur la féconde Asie. Médus fut le premier qui commanda vos armées. Ce qu'il avait commencé, un autre, son fils, l'acheva, parce que la sagesse était le pilote qui réglait son courage. Le troisième fut Cyrus, prince fortuné, qui, parvenu à l'empire, donna la paix à tous ses sujets. Il acquit la Lydie et la Phrygie, subjugua l'Ionie ; et ne fut point haï des dieux, parce qu'il était modéré. Le fils de Cyrus fut le quatrième roi. Après lui, Smerdis, à la honte de notre patrie et de ce trône antique, devint le maître ; mais bientôt le vaillant Artaphrène, aidé de ses amis conjurés, le surprit et le tua dans son palais. Moi-même, enfin, servi à mon gré par le sort, j'ai régné et j'ai mené souvent de nombreuses armées à la guerre ; mais je n'ai jamais fait essuyer à Suze d'aussi grands revers. Aujourd'hui mon fils, jeune encore, pense en jeune homme ; il oublie mes conseils. N'en doutez pas, ô mes anciens compagnons ! tous ses prédécesseurs et moi, nous avons moins coûté que lui seul à la Perse.

Le choeur
O notre auguste maître ! que devons-nous faire ? comment le Perse sera-t-il plus heureux à l'avenir ?

Darius
Si vous ne portez jamais la guerre chez les Grecs, eussiez-vous une armée encore plus nombreuse : leur terre elle-même combat pour eux.

Le choeur
Que dites-vous ? comment combat-elle pour eux ?

Darius
Elle détruit par la faim des ennemis arrogants.

Le choeur
Mais si nous levions une armée leste et choisie ?

Darius
Même pour celle qui reste maintenant dans le fond de la Grèce, il n'y aura ni salut ni retour.

Le choeur
Quoi ! toute l'armée des barbares n'a point quitté l'Europe, ni repassé le détroit d'Hellé ?

Darius
Il n'en revient que la moindre partie, si d'après le passé, nous devons en croire les oracles, qui jamais ne s'accomplissent â demi. Sachez donc que mon fils, toujours plein d'un vain espoir, aura laissé dans la Grèce des troupes d'élite : destinées à engraisser les champs Béotiens, elles sont restées dans les plaines qu'arrose l'Asope. C'est là que les attend le plus terrible désastre, digne prix d'une orgueilleuse et sacrilège audace. Arrivés dans la Grèce, ils n'ont pas craint de dépouiller les dieux et de brûler leurs temples ; ils ont démoli les autels ; ils ont arraché de leur base les statues, et les ont dispersées dans la fange : quels crimes ! Un châtiment non moindre les punit ; que dis-je ? va les punir encore. Vos maux ne sont pas à leur comble ; ils vont s'accroître. Je vois, dans les champs de Platée, se former, sous le fer du Dorien, un amas sanglant de cadavres. Des montagnes d'ossements, sans parler, diront aux yeux des hommes, jusqu'à la troisième génération : «Mortels, il ne faut pas s'enorgueillir à l'excès. L'insolence, en germant, porte l'épi du malheur ; la moisson qu'on en recueille est toute de larmes». Témoins de cette justice, souvenez-vous d'Athènes et de la Grèce. Que désormais aucun de vos rois, peu content de son sort, ne ruine sa puissance pour envahir des Etats étrangers. Il est un censeur sévère, un Jupiter, qui châtie les superbes. Vieillards, qui connaissez la sagesse, que vos avis instruisent mon fils à ne plus offenser les dieux par son audace présomptueuse. Et vous, tendre et respectable mère de Xerxès, allez dans votre palais, cherchez-y des vêtements convenables pour votre fils, et courez à sa rencontre les lui porter ; car ses habits magnifiques, déchirés dans l'excès de sa douleur, sont en lambeaux. C'est à vous de le consoler ; je sais qu'il n'écoutera que vous. Pour moi, je retourne aux royaumes sombres. Adieu, vieillards, adieu ; malgré tant de disgrâces, égayez le reste de vos jours : la fortune, croyez-moi, n'est rien chez les morts.

Le choeur
Tant de malheurs présents, tant de malheurs à venir, m'accablent de douleur.

Atossa
O destin ! que de sujets de désespoir ! Mais surtout mon coeur se brise, quand je me représente l'humiliation de mon fils, couvert de vêtements déchirés. Courons lui en préparer d'autres ; tâchons de prévenir son arrivée : je n'abandonnerai point dans le malheur ce que j'ai de plus cher.

Traduction de Fl. Lécluse (1840)