II. Les grands et les petits Mystères

Il y avait deux sortes de mystères de Déméter liés les uns aux autres, chez les Athéniens ; c'est ce qu'on appelait les petits et les grands mystères, ou abusivement les petites et les grandes Eleusinies. Ces deux fêtes mystiques correspondaient aux deux époques agricoles principales, mises en rapport avec les moments décisifs de l'histoire mythique des grandes déesses. Les petits mystères se célèbraient, de même que les Anthestéries, dans le mois d'anthestérion, le mois de la germination printanière, représentée mythiquement par le retour ou ascension (anodos) de Proserpine. Les grands mystères ou Eleusinies proprement dites avaient lieu chaque année dans le mois de boédromion, c'est-à-dire, à peu de chose près, à l'époque des semailles : on y commémorait l'enlèvement de Proserpine et sa descente (kathodos) aux enfers. Déméter, avec sa douleur et la recherche persévérante qu'elle avait faite de sa fille, tenait le premier rang dans la fête d'automne, tandis qu'à celle du printemps la dévotion se préoccupait particulièrement de Proserpine. Elle y apparaissait comme l'épouse de Dionysos, union mystérieuse qui faisait aussi le fond de la fête des Anthestéries. Aussi disait-on que les petits mystères appartenaient à Proserpine et les grands à sa mère ; pourtant celle-ci n'était point étrangère à la fête du printemps.

[Une inscription récemment découverte à Eleusis montre qu'à une certaine époque, probablement au IIIe siècle avant notre ère, l'usage s'établit de procéder deux fois dans l'année à la cérémonie des petits mystères. On pense que cette modification eut pour but de permettre aux étrangers, qui habitaient loin de l'Attique et qui voulaient se faire initier, de ne faire qu'une fois le voyage d'Athènes, au lieu d'être obligés de venir au printemps pour les petits mystères et en automne pour les grands. Dans ce cas, la répétition des petits mystères devait avoir lieu en automne, peu de jours avant la célébration des grandes Eleusinies. Il n'est pas probable que cette double initiation aux petits mystères eut lieu chaque année ; c'était plutôt une sorte de session supplémentaire pour les initiés étrangers qui avait lieu périodiquement tous les cinq ans, quand revenait la pentetêris des Eleusinies.]

Preller et Gerhard, frappés de l'analogie de la donnée religieuse des Anthestéries et des petits mystères, ont cherché à confondre ces fêtes. Mais une inscription postérieurement découverte a démenti la théorie des deux savants que nous venons de nommer. Les petits mystères avaient lieu à la fin du mois d'anthestérion, probablement le 20 et le 21, tandis que les Anthestéries se célébraient auparavant, du 11 au 13 du même mois. Les Anthestéries correspondaient aux Thesmophories comme les petits mystères aux Eleusinies ; il y avait là deux groupes parallèles, constituant également la fête de printemps et la fête d'automne, la fête de la végétation et la fête des semailles. D'institution distincte, ces deux groupes représentaient à l'origine l'indépendance réciproque du culte de Déméter à Athènes et du même culte à Eleusis, au temps où les deux cités étaient religieusement, et politiquement séparées.

Les petits mystères avaient pour théâtre la localité d'Agra ou Agrae, sorte de faubourg d'Athènes, situé au-delà de l'Ilissus, tout auprès de la fontaine Callirhoé. On y voyait un temple de Déméter et de Perséphoné, et un autre de Triptolème, lequel subsista jusqu'au temps de Stuart. Le nom d'Agra, donné à la colline qui dominait toute la localité et s'appelait d'abord Hélicon, semble, d'après la forme habituellement employée pour désigner les petits mystères (ta en Agras, forme analogue à celle que prend quelquefois la dénomination même du lieu, to tês Agras), provenir de l'appellation d'une divinité ; et en effet nous savons qu'Artémis Agraea ou Agrotera avait là son sanctuaire, tout comme Poseidon Héliconios y avait son autel. C'est exactement la même association de dieux et de cultes que nous retrouverons à Eleusis (voy. le § V). Au reste, la situation du temple de Déméter à Agrae était semblable à celle du temple éleusinien, et il semble que l'on ait cherché en cet endroit à créer une petite Eleusis suburbaine, copiant celle où se célébraient les grandes initiations. Le nom de Phéréphatta était spécialement donné à Proserpine dans le culte d'Agrae, comme celui de Coré à la déesse d'Eleusis. Aussi le prêtre du principal du temple d'Agrae est-il appelé iereus Dêmêtros kai Pherephattês sur son siège d'honneur au théâtre de Bacchus.

Hercule, racontait la tradition, se présenta un jour à Athènes pour être initié aux Eleusinies ; mais à cette époque, la coutume était de ne point y admettre d'étrangers. Les Athéniens, ne voulant pas éconduire leur bienfaiteur, imaginèrent les petits mystères, qui pouvaient être conférés à tout le monde.

[C'est le sujet de la peinture d'un vase trouvé en Crimée : on y voit le héros reçu par les principales divinités du mythe Eleusinien, Déméter, Coré avec sa torche et le petit Iacchos tenant une corne d'abondance, par assimilation avec le dieu Ploutôn dont nous avons parlé plus haut, Triptolème et Dionysos, puis Aphrodite avec Eros à ses pieds, que la religion du IVe siècle adjoint par habitude à Dionysos et qui s'introduit même officiellement parmi les divinités Eleusiniennes, enfin une figure de femme assise qui est peut-être Peitho, puis le daduchus debout et tenant deux torches enflammées. Les Dioscures furent comme Hercule initiés aux mystères d'Agrae.]

On pourrait conclure de ces légendes que les mystères d'Agrae étaient, dans l'origine, destinés aux étrangers plutôt qu'aux nationaux. Mais plus tard ils furent considérés comme une purification et une consécration préalable qui préparait aux grands mystères, comme un premier degré d'initiation. Quand Démétrius Poliorcète arriva à Athènes, il demanda d'être admis aux Eleusinies et de recevoir d'un seul coup l'initiation entière, depuis les petits mystères jusqu'à l'époptie, ce qui était doublement contraire aux règlements sacrés, d'abord parce qu'on n'était à l'époque des fêtes ni d'Agrae ni d'Eleusis, puis, ajoute Plutarque, «parce que, les petits mystères se célébrant en anthestérion, les grands en boédromion, l'époptie ne pouvait avoir lieu qu'un an au moins après l'initiation aux grands mystères». La basse flatterie des Athéniens, malgré l'opposition du daduque Pythodore, donna satisfaction au désir de Démétrius, en attribuant successivement au même mois, celui de munychion, les noms d'anthestérion et de boédromion. «Cette exception, remarque à juste titre Guigniaut, et bien d'autres qui suivirent, au temps des Romains, ne font que prouver l'existence de la règle antique, par sa violation même, dans la décadence des institutions politiques et religieuses d'Athènes». L'usage n'en subsista pas moins pour le plus grand nombre, et même à l'état de règle générale, de ne se présenter à l'initiation des Eleusinies du mois de boédromion qu'après avoir passé par les petits mystères d'anthestérion. C'est pour cela que, dès le début de la fête, dans les journées préparatoires elles-mêmes, le candidat à l'initiation d'Eleusis était appelé mystès ; il était déjà un initié par la vertu des cérémonies d'Agrae.

On ne sait rien de précis, comme l'a dit Guigniaut, sur les rites et les cérémonies dont se composaient les petits mystères et c'est fort arbitrairement que Sainte-Croix en a tracé le tableau. Il est fait mention seulement, d'une manière positive, d'une purification ou lustration accomplie sur les bords de l'Ilissus. [M. Visconti a cru en retrouver l'image sur un bas-relief recueilli dans les jardins de Salluste ; il représente une femme vêtue que paraissent plonger dans un bain deux autres femmes ; mais le sens de cette sculpture est douteux.] Preller a conjecturé que la fête était du genre orgiastique et mimique, comme les fêtes dionysiaques en général, qu'elle se célébrait en partie la nuit, et qu'en partie aussi elle se rapportait au culte des morts, ce qui la rapprocherait d'autant plus des Anthestéries.

Il est certain que l'initié rapportait des mystères d'Agrae un certain bagage de science religieuse, qui le mettait en état de comprendre les symboles et les spectacles qui plus tard se déroulaient sous ses yeux dans les grandes Eleusinies. Mais comment se donnait cet enseignement ? Résultait-il uniquement des formules symboliques prononcées à certains moments de la fête par les ministres du culte, acteurs du drame mimique, comme cela avait aussi lieu dans les grands mystères ? Ou bien provenait-il des communications particulières faites au myste par le mystagogue qui le dirigeait ? C'est ce que l'on ignore absolument et ce qui ne sera probablement jamais éclairci. [On pourrait supposer que cet enseignement préliminaire portait simplement sur les divers épisodes du mythe de Déméter et de sa fille Coré. Les candidats à l'initiation étant très souvent des illettrés, des gens du peuple, il était naturel qu'on les mît d'abord au courant du drame sacré, afin que la vue même des mystères, dans la dernière phase de l'époptie, fût compréhensible à leur intelligence et éveillât en eux des émotions religieuses, capables de faire naître ensuite des réflexions intimes et morales.]

Le passage de Plutarque sur Démétrius Poliorcète, que nous citions tout à l'heure, établit qu'outre les petits mystères d'Agrae, il y avait, à Eleusis même, dans les grands mystères, deux degrés d'initiation, qui ne pouvaient être reçus qu'à un an d'intervalle. Ce second degré constituait ce qu'on appelait l'époptie, epopteia, epopsia, ou l'autopsie, autopsia. Nul doute qu'à cette gradation si bien établie ne correspondît une sucession de rites, de pratiques, d'instructions et de révélations quelconques, tendant de plus en plus vers ce but élevé, vers cette sorte de perfection religieuse qui est l'idée même de teletê, mot qui exprime à la fois l'ensemble des mystères et le dernier résultat de l'initiation. Il est surtout positif que l'époptie consistait dans un spectacle particulier, dans une partie du drame mystique, représentée sans doute pendant une nuit spéciale où les mythes du premier degré n'étaient pas admis.

Il va sans dire que tous ceux qui se faisaient initier aux petits mystères n'étaient pas nécessairement initiés aux grands, et que l'initiation à ceux-ci n'entraînait pas non plus, de toute nécessité, la seconde initiation, deutera muêsis, qui était l'époptie. Beaucoup la négligeaient ou ne l'attendaient point ; beaucoup aussi ne la recevaient que tardivement, après des formalités et des délais prescrits dans certains cas et qui dépendaient plus ou moins des prêtres d'Eleusis. C'est ce que siguitient les expressions de Plutarque 175, «après un an au moins» (toulachiston eniauton dialipontes). Quand Tertullien parle du quinquennium, il semble bien, quoique Lobeck rejette ce témoignage, qu'il fasse allusion à un stage imposé aux initiés d'Eleusis avant d'atteindre le dernier degré de l'époptie.


Article de F. Lenormant [E. Pottier]