Chapitre 1 - Les préliminaires de la conjuration
On ne dira pas que je cherche la nouveauté ; il n'y
a pas de sujet, dans l'histoire ancienne, dont on se soit
plus occupé que de la conjuration de Catilina, et qui
semble plus rebattu. On en a beaucoup usé, comme de
tous les souvenirs de la république romaine, du temps
de notre révolution ; Mirabeau trouvait même
parfois qu'on en abusait (1). Mais ce n'est pas une
raison de n'y pas revenir. Outre que les
événements dont on a beaucoup parlé sont
précisément ceux dont il y a beaucoup à
dire, quand ce ne serait que pour discuter la manière
dont on les a jugés, celui-là est
particulièrement curieux, soit par
l'intérêt du drame, soit par l'importance des
acteurs, et j'ajoute que, malgré l'abondance des
renseignements, il y reste encore beaucoup
d'obscurités.
Je ne me flatte pas de les dissiper toutes ; on ne le verra
que trop dans le cours de ce travail. Il y en a pourtant sur
lesquelles il me semble que ce que nous avons vu de nos jours
peut jeter quelque lumière. L'homme ne change
qu'à la surface. Nous allons souvent demander à
des documents douteux et lointains des explications sur les
choses antiques, quand il suffirait de regarder autour de
nous pour en avoir l'intelligence. C'est bien le moins que,
lorsqu'il s'agit d'étudier les révolutions
d'autrefois, l'expérience que nous avons faite,
pendant plus d'un siècle, des mouvements populaires,
des conspirations, des coups d'état, nous serve
à quelque chose : nous en avons assez souffert pour
avoir le droit d'en profiter. Je crois donc que ces souvenirs
nous feront mieux comprendre ce qui s'est passé
à Rome dans les dernières années du VIIe
siècle de la république (2).
I
Les faits sont connus ; ils nous ont été
transmis par deux grands écrivains, Cicéron et
Salluste, qui étaient parfaitement en mesure
d'être bien renseignés. Nous avons de plus
l'avantage que ces deux témoins n'appartiennent pas au
même parti politique et qu'on peut les contrôler
l'un par l'autre.
Cicéron d'abord. - C'est le rôle qu'il a
joué dans la conjuration qui en a fait la
popularité. Les hommes de lettres devaient être
particulièrement flattés qu'un des leurs
eût gouverné glorieusement son pays, et que,
sans armée, sans soldats, par sa parole, il
l'eût tiré d'un très grand danger.
C'était une réponse victorieuse aux
dédains qu'affectent pour eux les hommes d'action, les
politiques de métier, les gens de guerre. Voltaire,
qui trouvait que ce grand souvenir honorait
singulièrement toute la corporation, en avait fait une
tragédie, Rome
sauvée, qu'il a jouée plusieurs
fois lui-même, soit sur son théâtre
particulier, soit à Sceaux, chez la duchesse du Maine,
soit à Berlin, chez Frédéric II. Il y
représentait, avec un très grand succès,
le personnage de Cicéron, et Condorcet, qui l'y avait
vu, disait, trente ans plus tard : «Ceux qui ont
assisté à ce spectacle n'ont pas oublié
le moment où l'auteur de Rome sauvée
s'écriait :
Romains, j'aime la gloire et ne veux point m'en taire,
avec une vérité si frappante qu'on ne savait
si ce noble aveu venait d'échapper à
l'âme de Cicéron ou à celle de
Voltaire».
Il était naturel que
Cicéron, qui n'était pas modeste, fût
plus convaincu que personne du mérite de ses actions
et des services qu'il avait rendus à Rome. Il voulait
par-dessus tout qu'ils ne fussent pas oubliés. Le
moyen le plus sûr d'en conserver le souvenir ne lui
paraissait pas, comme aux Grecs, de bâtir des monuments
et d'élever des statues ; ces témoins
silencieux ne le contentaient pas, il se fiait davantage
à l'histoire, à l'éloquence, à la
poésie : «Je n'aime, disait-il, que ce qui fait
du bruit. Nihil me mutum potest delectare»
(3). Il s'adressa
donc à tous les gens de sa connaissance qui savaient
un peu écrire, et qu'il croyait disposés
à servir sa renommée, et il leur demanda sans
fausse honte de célébrer le grand consulat.
Mais, par une sorte de fatalité, il se trouva qu'ils
étaient tous occupés ou prêts à
l'être. Seul, Atticus, dont la complaisance
était inépuisable, s'exécuta, sans
satisfaire tout à fait son ami, qui trouva, dans son
oeuvre, moins de talent que de bonne volonté. Les
autres s'en tirèrent avec des regrets et des
compliments. Cicéron, voyant qu'il n'obtenait rien
d'eux, se décida à se raconter et à se
célébrer lui-même ; il écrivit
l'histoire de son consulat en vers et en prose, en latin et
en grec. Mais les ouvrages qu'il avait composés
à cette occasion sont perdus, et ce qu'on en a
conservé nous donne peu de regret du reste.
Il est plus fâcheux que nous n'ayons pas sa
correspondance pour cette époque. Il n'était
pas alors un aussi grand personnage qu'il l'est devenu plus
tard et l'on n'avait pas pris l'habitude de garder ses
lettres. Atticus lui-même ne s'était pas encore
avisé qu'il ne vivrait dans la mémoire des
hommes que grâce aux écrits de son ami, et que,
selon le mot d'un ancien, Cicéron l'entraînerait
dans sa gloire. Quand, vers la fin de sa vie, il
prépara la publication de la correspondance à
laquelle son nom reste attaché, il ne put retrouver
que douze lettres antérieures à 691, et pas un
mot de l'année même où Cicéron fut
consul. Heureusement nous possédons la plus grande
partie des Discours consulaires, et surtout les quatre
Catilinaires, qui nous sont parvenues tout à fait
intactes. Ces discours sans doute ne furent réunis que
trois ans après avoir été
prononcés, et nous ne savons pas quels changements a
pu y faire Cicéron en les publiant. Il n'en est pas
moins vrai que c'est là surtout qu'il faut chercher
l'histoire de la conjuration.
Le Catilina de
Salluste, dans sa petite taille, n'en est pas moins
le premier en date des grands ouvrages historiques que la
littérature romaine nous a laissés. Aussi
est-il naturel qu'on souhaite savoir dans quelles
circonstances il s'est produit, comment l'auteur a
été amené à l'écrire, et
les intentions qu'il avait quand il l'a composé. Ces
questions ne sont pas toutes faciles à
résoudre.
Il me semble qu'on peut assez exactement préciser de
quelle époque il est. Comme on est sûr qu'il n'a
pas pu paraître du vivant de César, et qu'on
nous dit que Salluste est mort quatre ans avant la bataille
d'Actium, il a dû s'occuper de ses ouvrages historiques
de 710 à 718, et s'il a commencé par le
Catilina, ce qui paraît assez vraisemblable,
comme il faut lui laisser le temps de l'écrire, il
doit l'avoir publié de 712 à 713,
c'est-à-dire immédiatement après la
bataille de Philippes et la défaite des
républicains. Pour la première fois à ce
moment, depuis la mort de César, il n'y avait pas
d'armées en présence ; ce n'était plus
la guerre, mais ce n'était pas la paix encore. Les
temps étaient toujours très sombres ; les
victorieux distribuaient à leurs soldats les terres
des vaincus, et, quand elles ne suffisaient pas, ils
prenaient aussi les autres. Le pillage et le massacre
désolaient l'Italie et les provinces ; les chefs des
Césariens s'étaient partagé le monde,
mais comme aucun d'eux ne paraissait content de sa part, ils
étaient tou jours sur le point d'en venir aux mains.
Et pourtant il semble que, malgré ces
inquiétudes et ces menaces, on devait sentir comme un
souffle de renouveau dans cette société malade.
Les guerres civiles avaient brusquement interrompu un
admirable mouvement littéraire qui vraisemblablement
se serait développé, si le temps avait
été plus favorable. En quelques années,
les lettres romaines avaient produit, entre beaucoup
d'autres, Cicéron, Lucrèce et Catulle. Ils
avaient disparu presque ensemble ; mais il était bien
probable qu'à la première éclaircie,
l'élan était prêt à recommencer.
Dès le lendemain de Philippes, on pouvait en saisir
quelques signes précurseurs. Des bords du Pô
arrivaient les premières bucoliques de Virgile, et
à Rome, parmi les voix aigres des mécontents,
on distinguait celle d'Horace. C'est vers le même
temps, à l'aurore encore confuse et trouble d'un grand
siècle, qu'on doit placer, je crois, l'apparition du
Catilina.
Salluste, quand il publia
son premier ouvrage, devait avoir près de
quarante-cinq ans. Comment se fait-il qu'il eût attendu
si tard pour débuter dans la littérature ? Il
s'est chargé lui-même de nous l'apprendre.
En tête du
Catilina et du Jugurtha, il a
placé de très longs prologues auxquels
Quintilien reproche de n'avoir aucun rapport avec l'ouvrage
qui les suit (4).
Quand on les lit un peu vite, on est tenté de n'y voir
qu'une vague leçon de morale et une suite de lieux
communs. Mais les lieux communs ne sont pas toujours aussi
insignifiants qu'on pense ; il arrive qu'on s'en sert
quelquefois pour faire entendre ce qu'on ne veut pas tout
à fait dire et qu'on tient pourtant à laisser
deviner. C'est ainsi qu'il est, je crois, possible de
découvrir, dans toutes ces
généralités de Salluste, l'expression de
sentiments personnels et presque des confidences. On y voit
d'abord très clairement que c'est un
désabusé, qui attaque sans pitié tous
les partis, même celui qu'il a servi, qui ne
ménage guère plus le peuple que l'aristocratie,
qui accuse aussi bien ses anciens alliés que ses
adversaires de ne chercher que leur profit particulier sous
le prétexte du bien public (5). On n'a pas de peine
à saisir la cause de cette
sévérité. Elle tient sans aucun doute
aux mécomptes qu'il a éprouvés pendant
qu'il était dans les affaires publiques. Deux fois, la
politique l'a trompé. Chassé du Sénat
par des censeurs rigoureux, pour avoir prononcé des
harangues séditieuses pendant les querelles de Clodius
et de Milon, et s'être mêlé aux
émeutes de la rue, il y est rentré quand
César a été le maître et par sa
protection. Mais il n'a pas obtenu toutes les satisfactions
qu'il espérait : après sa préture, on ne
l'a pas fait consul. Dès lors, il a trouvé
«que le mérite était
méconnu» (6).
Désenchanté de la politique, dans laquelle il
s'est replongé sans succès deux fois de suite,
il lui a paru «qu'un homme a mieux à faire que
de perdre son temps à saluer le peuple au Champ de
Mars ou à donner à dîner aux
électeurs» (7), et il a
renoncé pour toujours à la vie publique.
Les vieux Romains, quand ils prenaient leur retraite, se
retiraient dans leurs terres ; mais Salluste n'était
pas homme à se contenter de la culture de ses champs
ou du plaisir de la chasse : «ce sont, disait-il, des
occupations d'esclave» (8). Il lui en fallait
d'autres.
Ce petit Sabin d'Amiterne, quoiqu'il sortît d'une
famille inconnue, était arrivé à Rome
avec un désir immodéré de se faire vite
un nom, de devenir un homme illustre. «Tous les efforts
des hommes, nous dit-il, doivent tendre à ne pas
traverser la vie sans faire parler d'eux ; autrement ils ne
diffèrent en rien des bêtes, qui vivent
courbées vers la terre et asservies à leurs
appétits grossiers» (9). On remarque que ces
grands mots de gloria, de fama, de
claritudo, d'immortalitas reviennent souvent
dans ses prologues. Cette célébrité
qu'il paraissait souhaiter avec tant d'ardeur, il l'avait
demandée d'abord à la politique, et elle la lui
avait refusée ; mais il pouvait s'adresser ailleurs
pour l'atteindre. Comme il aimait les lettres, il n'ignorait
pas «que les arts qui sont du domaine de l'esprit
offrent beaucoup de moyens d'arriver à la
renommée» (10). Pendant sa
jeunesse, il avait eu un moment la pensée
d'écrire l'histoire ; il y revint dans son âge
mûr. Il était d'autant plus certain d'y
être vite remarqué que Rome n'avait pas eu
encore de grand historien, et que, comme il le dit
lui-même, «la postérité ne garde
pas seulement le souvenir de ceux qui font des actions
d'éclat, mais de ceux aussi qui les racontent»
(11).
A l'époque suivante, dans les premières
années du principat d'Auguste, on vit avec surprise
quelques hommes d'état, comme Pollion et Messala, qui
remontaient par leurs origines jusqu'à l'époque
républicaine, après avoir servi quelque temps
le régime nouveau, se retirer des affaires, avant que
l'âge ne les y forçât. Peut-être
trouvaient-ils que la faveur d'un prince ne pouvait pas leur
offrir ce que leur aurait donné d'honneur et
d'éclat un gouvernement libre. Pour colorer leur
retraite et ne pas paraître des mécontents, ils
rassemblèrent autour d'eux des gens de lettres,
tinrent dans leurs palais des académies, ouvrirent des
salles de lectures publiques et demandèrent à
la littérature une situation que la politique leur
refusait ou ne leur faisait pas assez brillante. C'est
Salluste qui leur en avait donné l'exemple.
II
Mais pourquoi Salluste, quand il se fut
décidé à composer des livres d'histoire,
a-t-il été choisir, comme sujet, la conjuration
de Catilina ? On en a donné divers motifs, dont
plusieurs ne me paraissent pas très
vraisemblables.
Comme il a passé la première moitié de
sa vie dans les affaires publiques, et qu'il n'a pas eu
toujours à s'en féliciter, on a pensé
qu'il avait des rancunes à satisfaire et qu'il voulait
se venger de ses ennemis. Mais la conjuration de Catilina ne
semblait pas de nature à lui en fournir l'occasion.
Sans doute il ne se refuse pas le plaisir d'adresser des
injures au parti aristocratique, qu'il n'aimait pas ; mais il
est obligé de les mettre dans la bouche d'un
scélérat, ce qui ne leur donne guère
d'autorité (12). A la manière
dont il dépeint les adversaires des aristocrates,
c'est-à-dire les conjurés et leur chef, on ne
peut pas faire des voeux pour eux ; c'est bien en
réalité le Sénat et le consul qui
défendent l'ordre public, et l'on est forcé,
à quelque opinion qu'on appartienne, d'être de
leur côté. Le peuple, au contraire, joue un
rôle misérable ; il attend les
événements pour se déclarer, et se tient
prêt à tout détruire, au premier
succès de Catilina (13). On ne peut donc pas
prétendre que le livre de Salluste soit fait pour
glorifier le parti populaire.
Il y a plus de vraisemblance dans l'hypothèse qu'a
soutenue Mommsen. Selon lui, Salluste aurait composé
le Catilina pour établir que César n'a pas fait
partie de la conjuration. On l'en avait beaucoup
accusé et il faut bien reconnaître que les
apparences lui étaient contraires. Probablement
Salluste ne croyait pas ces accusations fondées ; il
supposait peut-être que l'innocence de César
ressortirait de la manière dont il allait raconter les
faits ; mais ce n'est pas une raison de penser que ce soit
uniquement pour le prouver qu'il en ait entrepris le
récit. S'il avait voulu faire une véritable
apologie de César, le ton n'en serait-il pas
différent ? Se serait-il contenté, pour le
justifier, d'omettre son nom dans la liste des
conjurés ? Quand il le voyait attaqué en plein
Sénat par des accusateurs de métier que
soutenaient de grands personnages, n'aurait-il pas cru devoir
fournir quelques explications précises qui auraient
rétabli la vérité ? Contre des
accusations formelles, violentes, vraisemblables, le silence
ne suffisait pas, il fallait donner des preuves. On ne
comprendrait pas qu'il ne l'eût fait nulle part si
vraiment il n'avait écrit que pour justifier
César des soupçons qui pesaient sur lui.
J'ajoute qu'il ne paraît pas, quand on lit Salluste,
qu'il eût conservé pour son ancien chef une
affection sans mélange. On trouve, dans ses prologues,
quelques phrases qui peuvent prêter à des
interprétations malveillantes. Par exemple, quand il
malmène «ces espèces de gens»,
comme il les appelle, qui ont été admis dans le
Sénat par la protection du dictateur (14), le reproche ne
retombe-t-il pas sur celui qui les a introduits ? Salluste
trouvait bon qu'on l'y eût fait rentrer, mais il aurait
voulu y rentrer seul, et les collègues qu'on lui
donnait n'étaient pas toujours de son goût.
Ailleurs, je lis cette réflexion qui donne à
penser : «Se faire par la violence le maître des
siens et de son pays, quelque facilité qu'on en ait et
quelque bien qu'on puisse accomplir, c'est un triste
rôle» (15). Si c'est à
César qu'il fait allusion, et il me semble difficile
qu'il en soit autrement, le trait est rude. Même ce bel
éloge qu'il a fait de lui en le comparant à
Calon, au lieu de lui plaire, risquait de le blesser.
César avait l'âme généreuse ; il a
pardonné à presque tous ses ennemis. Caton est
le seul qu'il ait franchement détesté. Je crois
bien qu'il lui aurait été fort
déplaisant d'être mis en parallèle avec
lui.
Si ce n'est pas pour défendre César que
Salluste a écrit son Catilina, n'est-il pas
vraisemblable que ce soit pour attaquer Cicéron ? Il
ne l'aimait pas, nous le savons. C'était un adversaire
politique, et les circonstances de sa vie privée en
avaient fait un ennemi personnel. On connaît les
raisons particulières qu'avait Salluste de ne pas
aimer Milon (16)
; Cicéron, qui défendait Milon avec tant de
dévouement, devait lui être odieux. Il est donc
naturel de penser qu'il aurait été fort aise de
trouver quelque occasion de le dénigrer ; et
certainement il n'a pas dit de Cicéron tout le bien
qu'en pensait Cicéron lui-même : c'était
difficile. Il faut pourtant reconnaître que, sur trois
points, qu'il l'ait ou non voulu, il lui donne raison, et ce
sont trois points essentiels. Il montre que Cicéron
n'a pas calomnié Catilina, puisqu'il le traite plus
mal que lui. Quand il affirme que jamais Rome n'a
été plus près de sa perte, il prouve que
Cicéron n'a pas exagéré le service qu'il
a rendu à son pays en le sauvant de ce danger. Enfin,
s'il n'a pas été toujours juste pour lui, il
nous permet de l'être, ou plutôt il nous y
force.
Sans doute il passe autant qu'il le peut le nom de
Cicéron sous silence ; quand il raconte les mesures
qui amenèrent la ruine de la conjuration, il a le tort
de ne pas dire toujours que c'est à son instigation
qu'elles furent prises, mais il ne dit pas non plus que ce
soit à l'instigation d'un autre ; et, comme il n'a pas
placé auprès de lui quelque personnage
d'importance auquel on puisse les attribuer, et qu'il l'a
laissé tout seul en face de Catilina, on est bien
réduit à croire ou que les choses ont
marché d'elles-mêmes et par une sorte de hasard
providentiel, ou que c'est véritablement
Cicéron qui a tout conduit. Assurément le
livre, tel qu'il est, n'était pas pour satisfaire le
vaniteux consul, et il n'y a pas de doute que, s'il avait pu
le connaître, il en eût été fort
irrité ; mais il aurait eu tort. En somme, cet ouvrage
d'un ennemi lui est plus favorable que ne le seraient toutes
les flatteries et tous les mensonges qu'il mendiait des
poètes et des historiens de sa connaissance. Sa figure
en sort grandie, et Salluste aurait été
véritablement un sot, si, quand il voulait attaquer la
mémoire de Cicéron, il avait fourni des armes
pour la défendre.
On voit que les raisons
de composer le Catilina qu'on a prêtées à
Salluste sont assez peu satisfaisantes. Pourquoi donc ne pas
s'en tenir à celle qu'il nous donne lui-même ?
S'il a raconté cet événement, nous
dit-il, c'est qu'il est de ceux qui lui semblent
mériter qu'on en garde la mémoire (17). N'était-ce
pas un motif suffisant de le choisir ? Quand Salluste eut la
pensée de se faire historien, un grammairien de ses
amis, Ateius Philologus, se chargea, sans doute à sa
demande, de composer un résumé de l'histoire
romaine, pour la remettre toute devant ses yeux et lui donner
ainsi le moyen de choisir les parties qu'il lui conviendrait
de traiter (18).
Il voulait donc, suivant son expression, débiter
l'histoire romaine par morceaux, res gestas populi romani
carptim perscribere (19). Si telle
était son intention, la conjuration de Catilina devait
être tout d'abord un sujet de nature à
l'attirer. Il n'était pas assez lointain pour qu'on en
eût perdu le souvenir, ni assez rapproché pour
qu'on s'en souvînt dans le détail. Salluste en
avait été le témoin, sans y être
intervenu de sa personne, ce qui lui laissait plus de
liberté pour en parler. Il avait recueilli les
confidences de Crassus, il avait pu en causer avec
César ; il était donc bien informé. Mais
ce qui lui convenait surtout dans ce sujet, c'est qu'il
était dramatique, qu'il mettait aux prises des
personnages importants, qu'il lui donnait l'occasion de
tracer leur portrait, de les faire agir et parler, de peindre
les moeurs du temps, toutes choses dans lesquelles il
excellait et dont le public était alors très
friand. Il est donc très simple que Salluste, qui
cherchait des succès de lettré, ait
préféré le sujet de Catilina à un
autre parce qu'il jugeait qu'il intéresserait le
public et ferait lire l'ouvrage.
Ce qui achève de montrer que Salluste, en le
composant, avait des préoccupations d'homme de
lettres, c'est le soin qu'il a mis à le bien
écrire. Son style n'est pas de ceux qu'on apporte en
naissant et qui sont un don de nature. Devenu écrivain
à plus de quarante ans, il se l'est fait à
lui-même ; on y sent le parti pris et l'effort ; tout y
est voulu et cherché. On est surtout frappé du
contraste qu'il présente avec celui de Cicéron
quand on passe brusquement de l'un à l'autre. Les mots
d'abord ne sont pas tout à fait les mêmes et
pris dans le même vocabulaire. Salluste en emploie
volontiers qui étaient hors d'usage et qu'il est
allé chercher jusque dans les livres du vieux Caton
(20). A
côté de ceux-là, qui lui paraissaient
sans doute donner de l'autorité à son langage,
il en introduit de plus simples, ou même de tout
à fait vulgaires, pour avoir l'air d'éviter
toute élégance d'école. Il
n'était pas de ceux qui cherchent à donner de
l'importance à la pensée par le choix des mots
qui l'expriment. Il aimait, au contraire, à relever
les mots par la pensée, et c'est en quoi il me semble
qu'il a le mieux réussi. Sa phrase aussi est
construite d'une manière nouvelle ; elle ne ressemble
en rien à la période cicéronienne, avec
ses compartiments symétriques. Ce qu'on y retrouve
encore moins, et qui est l'âme même du style de
Cicéron, c'est le développement,
c'est-à-dire cette suite de périodes,
s'entraînant l'une l'autre et nous conduisant d'un pas
régulier et sûr jusqu'à l'entière
conclusion du raisonnement. L'allure de Salluste est bien
différente ; il procède par saillies,
supprimant les intermédiaires, sous-entendant des
idées, quitte à nous avertir par une
conjonction, sed, igitur, etc., que nous avons quelque
chose à rétablir. C'est dans ce travail
obstiné, minutieux, de Salluste, pour écrire
autrement que Cicéron, qu'il faut chercher la preuve
de son antipathie contre lui, et non pas seulement, comme on
l'a fait, dans quelques phrases peu gracieuses de son
Catilina.
A ce moment, tout
semblait se tourner contre la mémoire du grand
orateur. Quintilien nous le dit, dans une belle phrase :
«Après qu'il eut été victime de la
proscription des triumvirs, ses ennemis, ses envieux, ses
rivaux, ceux aussi qui voulaient flatter le gouvernement
nouveau, se jetèrent sur lui avec d'autant plus de
violence qu'il ne pouvait plus leur répondre»
(21). Les amis
d'Antoine dénaturaient ses actions dans des pamphlets
haineux ; Pollion, qui, la veille, se disait son
élève, l'injuriait en plein Forum ; au Palatin,
on se cachait pour lire ses ouvrages et l'on n'osait pas
prononcer son nom (22). Sa royauté
de grand écrivain elle-même paraissait
menacée par cette école attique, qui l'avait
tant inquiété et indigné pendant les
dernières années de sa vie. Salluste se
rattache à cette école, et, dans la mesure de
son génie propre, il la continue. Son Catilina peut
donc être regardé comme une sorte de manifeste
littéraire contre Cicéron. Mais on a vu qu'au
moins on n'y trouvait rien qui fût véritablement
de nature à compromettre sa renommée de bon
citoyen et le souvenir des services qu'il avait rendus
à son pays. Au milieu de ce déchaînement,
cette modération relative dut être
remarquée, et il me paraît sûr que le
livre de Salluste, malgré toutes ses omissions et ses
atténuations volontaires, a dû servir à
ramener vers Cicéron l'opinion publique.
III
Au moment d'aborder son récit, et, après
avoir dit quelques mots de Catilina, Salluste s'avise qu'il
serait utile, pour mieux comprendre le personnage, de le
placer dans son milieu, et s'interrompant assez brusquement,
il nous présente un tableau de la
société de cette époque.
Personne ne
s'étonnera que ce tableau soit très noir : on a
vu qu'après les mésaventures de sa vie
politique, Sallusle en voulait à peu près
à tout le monde. La manière dont ce
mécontentement s'exprime d'abord chez lui n'est pas
non plus pour nous surprendre. Les Romains avaient une
façon particulière de se plaindre du
présent : elle consistait à
célébrer le passé. L'éloge du bon
vieux temps, auquel aucun d'eux ne s'est soustrait,
était une des formes de leur mauvaise humeur. Cet
éloge était très naturel sous la
république, qui vivait des traditions antiques ; mais
il semble que le gouvernement qui la renversa et la
remplaça aurait dû être porté
à juger le passé avec plus
d'indépendance. Il n'en fut rien, et avant même
que ce gouvernement nouveau se fût
définitivement installé, il avait pris les
façons de parler de l'ancien. Salluste, ce
césarien de la veille, n'a pas de couleurs assez
riantes pour dépeindre le bonheur dont jouissaient les
Romains d'autrefois sous le régime qu'il a aidé
le dictateur à détruire. «En ce
temps-là, dit-il, les moeurs étaient
honnêtes, la concorde régnait partout. On ne
connaissait pas la cupidité. On pratiquait la justice
et l'honneur, non pour obéir aux lois, mais pour
suivre sa nature. Les querelles, les inimitiés, les
haines, on les gardait pour l'étranger ; les citoyens
ne rivalisaient entre eux que de vertu. Pour honorer les
dieux, ils dépensaient sans compter ; chez eux, ils
vivaient avec économie. Ils étaient
fidèles dans leurs amitiés. Deux
qualités essentielles, le courage, lorsqu'il fallait
se battre, l'équité, quand la paix était
faite, assuraient leur salut particulier et celui de
l'état» (23).
A ce tableau d'un
passé idéal s'oppose celui d'un fort, triste
présent. C'est un contraste parfait : le siècle
de fer après l'âge d'or. Cette
république, qui était la plus belle du monde,
en est devenue la plus misérable et la plus corrompue,
ex pulcherruma pessuma ac flagitiosissuma facta est.
Pour démontrer qu'elle était alors en pleine
décadence, ce qui n'est guère contestable,
Salluste s'appuie beaucoup plus sur des considérations
morales que sur des raisonnements politiques : on sait que
c'est la tendance des historiens anciens. Nous sommes
tentés aujourd'hui de la leur reprocher, mais les gens
du XVIIe siècle leur en faisaient au contraire
beaucoup d'éloges, et ils préféraient
Salluste à tous les autres précisément
parce que c'est celui où l'on retrouve le plus ces
études de moeurs, ces peintures de caractères,
ces leçons sur la conduite de la vie, ces
réflexions piquantes qu'on peut appliquer à
soi-même ou à ses voisins. Saint-évremond
se sent plus de goût pour lui que pour Tacite
«parce qu'il donne autant au naturel que l'autre
à la politique, et que c'est le talent le plus
éminent d'un historien de connaître parfaitement
les hommes». C'est aussi l'opinion du président
de Brosses qui trouve «que Tacite attribue les actions
de ses personnages à des ressorts
détournés ou à des vues imaginaires,
tandis que Salluste, plus versé dans la connaissance
du coeur humain, trouve dans le tempérament de chacun
d'eux les principaux mobiles qui le font presque toujours
agir.» Nous ne sommes plus du même sentiment
aujourd'hui ; nous trouvons que Salluste nous aurait mieux
instruits de l'état de la république à
ce moment s'il avait tenu à se montrer historien
autant que moraliste, et que ces deux qualités peuvent
se joindre sans se nuire. Pour Salluste, la corruption
romaine se résume en deux mots : ambitio et
avaritia, c'est-à-dire l'amour du pouvoir et
l'amour de l'argent. «C'est de là, dit-il, que
tout le mal est venu.» En soi l'ambition ne lui
paraît pas un vice ; elle lui semble même voisine
d'une vertu. Puisqu'il n'était pas permis à un
citoyen de se refuser aux fonctions publiques, il devait lui
être honorable de les désirer. C'est seulement
quand on veut le pouvoir à tout prix, qu'on le cherche
par de mauvais moyens, en dehors des routes permises, que
l'ambition est criminelle, et il est très vrai de dire
qu'alors elle devient une cause de corruption et
d'immoralité. «Elle enseigne à mentir,
elle habitue à avoir sur la bouche le contraire de ce
qu'on a dans le coeur, à prendre pour règle de
ses amitiés, et de ses haines, non la justice, mais
l'intérêt, à ne pas se soucier
d'être honnête dans l'âme pourvu qu'on le
paraisse» (24). Assurément
le tableau est juste ; nous savons nous aussi à quoi
peut se laisser entraîner l'homme qui veut arriver
à tout prix et le trouble que jettent ses artifices et
ses manèges dans les relations de la
société. Mais il nous semble que les effets
d'une ambition effrénée sont bien plus graves
dans la vie publique que dans la vie privée, et nous
sommes fort étonnés que Salluste n'en ait
presque pas parlé. Il est vrai qu'afin de contenir et
pour ainsi dire d'endiguer l'ambition des citoyens, les
Romains avaient imaginé une institution qui leur fut
très utile et qu'ils surent conserver presque
jusqu'aux dernières années.
Il était
établi qu'on n'arrivait chez eux à la
magistrature suprême qu'après avoir
traversé une série de magistratures
inférieures, séparées entre elles par un
intervalle de deux ans. C'était un moyen de tenir
l'ambition en haleine, de la discipliner sans la
détruire. On profitait ainsi du ressort qu'elle donne
aux âmes, et l'on était moins exposé aux
dangers qu'elle peut offrir. A chaque fois un but plus
élevé était proposé aux
convoitises du candidat, et, par ces satisfactions
successives, on l'empêchait d'être trop
impatient. Il n'atteignait le but que vers quarante-cinq ans,
à l'âge où les passions sont moins
violentes, et quand un long exercice du pouvoir en avait
calmé le désir. Il faut bien croire que le
moyen était bon, puisque tant de jeunes gens se sont
résignés à gravir ces échelons
l'un après l'autre. Nous savons pourtant qu'un jour,
la patience faillit manquer à l'un d'eux. Il est vrai
que c'était César, et qu'un ambitieux comme lui
pouvait craindre «d'être trop vieil, s'il
attendait la cinquantaine pour s'amuser à
conquérir le monde» (Pascal). Suétone
rapporte que se trouvant à Gadès, en Espagne,
dans le temple d'Hercule, devant une statue d'Alexandre, on
l'entendit gémir de ce qu'il n'était qu'un
simple questeur, à l'âge où le
Macédonien avait déjà soumis un empire
(25). Il eut
alors la pensée de quitter sa province et de s'en
retourner à Rome pour y profiter des occasions.
Cependant il n'en fit rien et, après quelques
hésitations, il se remit dans le rang comme les
autres. En somme, pendant plus de cinq siècles,
à quelques exceptions près qui s'expliquent par
des circonstances extraordinaires, la règle a
été fidèlement suivie ; et c'est ainsi
qu'il ne s'est jamais vu, dans ce pays de soldats, un
général en chef de vingt-quatre ans, comme
Hoche, ou un Bonaparte, maître absolu de son pays
à trente ans. Marius, Cinna, Sylla eux-mêmes,
avaient passé par tous les degrés, rempli
toutes les fonctions légales, quand ils
usurpèrent le pouvoir souverain. Il semblait vraiment
que cette ambition ne pouvait être permise qu'à
des gens qui avaient été consuls. Nous allons
voir, dans l'histoire qui va suivre, cette sorte de
préjugé opiniâtre se perpétuant
jusqu'au milieu des révolutions les plus violentes, et
respecté par des gens qui se moquent de tout le reste.
Catilina s'obstinera trois fois de suite, au risque de perdre
des occasions favorables, à vouloir être consul.
Il ne croyait pas possible de faire autrement que l'on avait
fait jusque-là. Il est vrai qu'après avoir
reçu cette consécration du consulat, les
ambitieux se crurent quelquefois autorisés à
garder le pouvoir, à ne plus consulter le Sénat
ni le peuple, à proscrire leurs ennemis sans jugement,
à s'approprier leur fortune. Marius et Cinna, qui
l'essayèrent, n'y réussirent que pour quelque
temps, mais Sylla fut heureux jusqu'au bout. Salluste a bien
raison de dire que c'est son exemple qui perdit la
république. Dans un pays de tradition, comme
était Rome, les précédents semblent tout
légitimer ; après Sylla, les ambitieux
étaient prêts à tout oser, et. les
citoyens à tout souffrir.
Voilà quelles
furent les suites de l'ambition. L'autre défaut que
Salluste reproche aux Romains de son temps, l'amour de
l'argent, lui paraît avec raison plus grave encore que
l'amour du pouvoir; mais il a tort de prétendre que ce
fût chez eux un mal nouveau, et qu'il y ait eu jamais
une époque où ils n'étaient avides que
de gloire (26) ;
ils ont toujours été fort
intéressés. Quelques renseignements, que les
historiens nous ont conservés par hasard, nous
apprennent que ces paysans, dont la vie était si
pénible sur ce sol maigre et malsain, quand ils
partaient en guerre, espéraient bien rapporter chez
eux autre chose que des blessures et de la gloire. Pendant le
siège de Véies, à l'âge d'or des
vertus romaintes, on nous dit qu'une garnison se laissa
surprendre parce qu'elle était sortie de la ville et
parcourait les environs «pour faire un peu de
commerce» (27). Ce n'est pas ainsi
qu'on se figure les soldats romains en campagne ; et il faut
croire qu'ils ne perdirent jamais ces habitudes, puisque,
à la guerre de Macédoine, ils avaient
emporté de l'or dans leurs ceintures pour faire
à l'occasion quelques trafics avantageux (28). L'aristocratie ne
diffère pas en cela des paysans et des soldats. Elle a
de grands mots à la bouche : «Les bas profits ne
conviennent pas à des sénateurs». -
«Il ne faut pas que les mêmes gens aspirent
à vaincre le monde et à l'exploiter».
Mais ce sont des mots. En réalité, la
préoccupation de la plupart de ces grands seigneurs
est de faire rapporter à leur argent le plus qu'ils
peuvent. Ils prêtent à gros
intérêts à leurs voisins, de petits
propriétaires, qui, ayant servi leur pays contre les
Volsques et les Herniques, n'ont pu ensemencer leur champ
à l'automne, et se trouvent sans ressources au
printemps qui suit. La dette est lourde pour ces pauvres
gens, et le créancier est sans pitié. Il fait
saisir le débiteur, s'il ne peut payer ; quand le
terme est venu, il l'enchaîne et l'enferme dans sa
prison particulière, car, nous dit Tite-Live, il n'y a
pas de grand domaine qui ne possède une prison pour
les débiteurs en retard (29). La loi l'y autorise
; elle a été faite pour les créanciers.
Mais la plèbe a grand'peine à le souffrir ;
c'est le motif qui la mit aux prises pour la première
fois avec les patriciens et commença cette querelle
qui devait durer plusieurs siècles (30). Songeons qu'il y
avait alors juste quatorze ans que la république avait
été instituée; à quelle
époque faut-il donc remonter pour trouver ce temps
fortuné que célèbre Salluste, où
l'on dédaignait l'argent ? Dès le premier
conflit, les patriciens s'étaient empressés de
céder et de promettre «qu'aucun citoyen ne
serait plus enchaîné ni emprisonné pour
dettes». Cette promesse, ils l'ont renouvelée
très souvent, mais ils ne l'ont jamais tenue, et il
faut bien croire que cette vieille barbarie, grâce
à la complaisance générale pour les
usuriers, n'a jamais entièrement disparu, puisque
Manlius, le lieutenant de Catilina, disait que ses compagnons
et lui ne prenaient les armes que pour échapper
à la cruauté de leurs créanciers, qui,
après leur avoir pris leur fortune, voulaient encore
leur ôter leur liberté. C'est ainsi que
l'aristocratie finit par exproprier la petite
propriété et que se formèrent ces grands
domaines, qui, au dire de Pline, ont perdu l'Italie. Il dut y
avoir à cette ruine d'autres causes
économiques, par exemple la cherté de la
main-d'oeuvre, qui fut la suite de l'émigration des
paysans dans les villes, le bas prix du blé,
amené par la concurrence des blés
étrangers. Mais quelle que soit l'origine de cette
détresse, c'est en somme par des dettes qu'elle se
trahit, et il est impossible de lire Tite-Live sans entendre,
dans toutes les émeutes, un cri de misère et de
haine contre les créanciers qui se mêle aux
revendications politiques.
Les petites gens une fois
ruinés par l'aristocratie, l'aristocratie se ruina
elle-même. Salluste fait très bien remarquer que
ce fut sa prospérité même qui causa sa
perte. «Des gens qui avaient supporté facilement
les misères et les périls, traversé sans
faiblir les situations les plus embarrassées et les
plus pénibles, plièrent sous le poids du repos
et de la fortune. Ce qui fit leur malheur, c'est d'avoir
obtenu ce qu'ordinairement on désire» (31). Ils semblent avoir
été presque déconcertés par leurs
premières conquêtes hors de l'Italie ; ne
sachant trop ce qu'ils pourraient faire de ces royaumes dont
ils étaient devenus les maîtres, ils
jugèrent d'abord plus simple de les laisser à
leurs anciens souverains, après les avoir
rançonnés impitoyablement. C'est ainsi qu'ils
imposèrent une contribution de 170 millions au roi de
Syrie Antiochus, et qu'ils tirèrent de tous ces
princes vaincus plus de 700 millions de francs.
C'était un fleuve d'or qui coulait tout d'un coup sur
l'Italie ; toutes les conditions de la vie en furent
changées, on se trouva riche sans transition et trop
vite. Et remarquons qu'en même temps que l'argent
affluait à Rome, l'Asie, qui le lui fournissait, lui
donnait les moyens de le dépenser. «Prenez
garde, disait Caton, au début des guerres d'Orient ;
nous mettons le pied dans un pays où abondent toutes
les excitations au plaisir» (32). Les Romains n'y
résistèrent pas, et quand leurs armées
revinrent de ces expéditions fructueuses, soldats et
officiers n'étaient plus les mêmes.
Tite-Live nous dit que ce
changement se fit à la suite de la défaite des
Galates par Manlius, que c'est alors que
pénétrèrent à Rome les lits
dorés, avec leurs couvertures de tapis magnifiques,
les tables à un pied et les meubles sculptés en
bois précieux; que les danseuses et les joueuses de
flûte furent introduites dans les festins ; qu'on prit
l'habitude de soigner les repas, que le cuisinier gagna en
importance «et de son métier, le dernier de tous
auparavant, fit un art» (33). Salluste remonte un
peu moins haut; c'est Sylla qu'il rend responsable de
l'effroyable corruption des moeurs de son temps (34), et je crois qu'il a
raison. C'est bien en effet après que Sylla fut revenu
de l'Asie, qu'il eut ramené son armée «de
ces lieux enchanteurs, où elle s'était
accoutumée à faire l'amour, à boire,
à piller les particuliers et les temples pour y
prendre les statues, les tableaux, les vases
ciselés», que le mal est à son comble. Il
a perdu surtout l'aristocratie. Chez elle, la fortune, venue
brusquement, a enflammé le goût de la
dépense, et la dépense a vite
dévoré la fortune. Il y eut sans doute de
grands seigneurs, comme Crassus, qui ne cessèrent
d'accroître leurs richesses par des spéculations
fructueuses. Quelques autres, comme Pompée, prenaient
des parts, ou, comme on dirait de nos jours, des actions,
dans les banques des fermiers de l'impôt et
s'associaient à leurs bénéfices ;
d'autres, encore plus avisés, comme Brutus,
l'austère Brutus, se cachant sous des
intermédiaires complaisants, prêtaient leur
argent à 48 p. 100 aux rois et aux villes
endettées de l'Asie ; mais c'étaient des
exceptions, le plus grand nombre avait tout perdu. «A
Rome, disait le tribun Philippus, il n'y a pas deux mille
citoyens qui aient un patrimoine» (35). Cicéron, qui
rapporte ce mot, trouve qu'il était imprudent de le
dire, mais il n'en conteste pas l'exactitude.
évidemment Philippus n'entendait parler que des
fortunes tout à fait nettes et liquides ; il y en
avait fort peu qui de quelque manière n'eussent pas
été entamées. Dans ce nombre de grands
seigneurs obérés, beaucoup sans doute
n'étaient que compromis par leurs dépenses ou
leur mauvaise gestion. Il leur restait assez de biens pour
faire honneur à leurs affaires, mais à la
condition de ne pas achever de s'épuiser en luttant
follement contre une usure tous les jours plus lourde avec
des revenus sans cesse diminués. Cicéron leur
conseillait de ne pas se laisser acculer à la ruine.
«Eh quoi ! leur disait-il, vous avez des champs
étendus, des palais, de l'argenterie, de nombreux
esclaves, des objets précieux, des richesses de toutes
sortes, et vous craignez d'ôter quelque chose à
vos possessions pour l'ajouter à votre crédit
(36) !»
Mais il avait beau dire ; ils ne consentaient à rien
vendre de leurs domaines pour payer leurs dettes. C'est
qu'ils comptaient bien se libérer à meilleur
marché. Les révolutions leur semblaient un
moyen commode de se débarrasser de leurs
créanciers, et ils en avaient tant vu qu'ils pouvaient
toujours espérer qu'il y en aurait quelque autre dont
ils profiteraient. Ils étaient donc aux aguets,
évitant de se compromettre trop tôt, mais
prêts à se déclarer dès qu'on
pourrait le faire sans danger (37). Quant à ceux
qui ne possédaient plus rien, ni fortune, ni
crédit, qui n'avaient plus d'espoir que dans
l'imprévu, on comprend qu'ils attendaient les
événements avec encore plus d'impatience.
C'étaient déjà des conspirateurs ou qui
se préparaient à l'être, et pourtant ces
gens appartenaient presque tous à des familles
illustres et portaient des noms glorieux ; mais
réduits à la misère, forcés de
vivre d'expédients, plutôt que de renoncer
à leur luxe et à leurs plaisirs, ils
étaient prêts à toutes les hontes et
à tous les crimes. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu
nulle part une si grande aristocratie qui soit tombée
si bas (38).
IV
Nous pouvons maintenant remettre Catilina dans cette
société pour laquelle il était fait. Il
nous sera plus facile de comprendre ce que Cicéron et
Salluste nous disent de lui.
La première fois
qu'il en est question chez Cicéron, c'est dans une
lettre à Atticus où il annonce à son ami
qu'il se propose de défendre Catilina, son
compétiteur, accusé de concussion (39) et laisse entendre
que, dans les élections pour le consulat, qui sont
prochaines, il songe à faire campagne avec lui. Il y
eut donc un temps où Cicéron se serait fort
bien accommodé de l'avoir pour collègue ; c'est
ce qui est fait pour nous surprendre. Quoi qu'il en soit,
l'affaire manqua, puisque, dans un discours prononcé
devant le Sénat pendant sa candidature, et dont nous
avons des fragments, il attaque son rival avec violence. Ces
attaques sont reproduites et aggravées dans les
Catilinaires. Cependant on a remarqué que, dans ces
discours mêmes, c'est-à-dire au plus fort de la
lutte, il tient à mêler aux invectives les plus
passionnées contre Catilina quelques
appréciations plus favorables. Dans la
première, la plus cruelle de toutes, en accusant sa
scélératesse, il loue son énergie
(40). Quand il se
félicite, dans la seconde, de l'avoir forcé
à s'éloigner de Rome, il fait remarquer que
c'est un grand succès, car lui seul, parmi les
conjurés, était redoutable (41). Dans la
troisième, l'éloge de l'habileté de
Catilina sert à mettre en relief la maladresse de ses
associés. «On voit bien qu'il n'était pas
avec eux ; ce n'est pas lui qui aurait laissé passer
l'occasion favorable, il était trop habile pour se
laisser prendre comme il l'ont fait (42) !» Mais voici
qui est plus grave. Cinq ans plus tard, quand l'affaire est
refroidie, Cicéron défend Coelius auquel on
reproche d'avoir été trop lié avec
Catilina ; il l'en excuse en disant que Catilina en a
séduit bien d'autres, qu'il avait l'apparence des
qualités les plus belles, s'il n'en avait pas la
réalité. «Je ne crois pas, dit-il, qu'il
ait jamais existé un prodige pareil, un composé
de passions si diverses, si contraires, et plus faites pour
se combattre» (43). Rien, dans ce
passage du Pro Caelio, ne contredit formellement les
accusations des Catilinaires ; les gens ne sont pas rares
chez lesquels un peu de bien se mêle à beaucoup
de mal. Cependant cette façon plus clémente de
parler de lui, cette part plus large faite à ses
bonnes qualités, pouvait troubler le jugement des
lecteurs de Cicéron, et ils devaient se demander
lequel des deux Catilina, celui des Catilinaires ou celui du
Pro Caelio, était le véritable, lorsque
parut le livre de Salluste. Il contenait un portrait du
personnage qui dut sembler aussitôt le
définitif. Il y était traité d'une
façon plus impitoyable encore que Cicéron ne
l'avait fait dans ses discours les plus violents ; et, comme
l'auteur promettait d'être impartial, et qu'il n'avait
aucune raison de ne pas l'être, que la lutte
était finie depuis plus de vingt ans et les passions
éteintes, Salluste entraîna l'opinion vers la
sévérité. Catilina devint alors pour
tout le monde le type accompli du conspirateur. Virgile le
précipite sans hésiter dans les enfers, place
auprès de lui les Furies, et l'attache à un
roc, comme Prométhée :
et te, Catilina, minaci
Pendentem scopulo,
Furiarumque ora trementem (44) !
Je n'ai aucune intention d'en appeler de ce jugement ;
personne, dans l'antiquité, ne l'a jamais
contesté. Ce qu'on peut faire, c'est d'étudier
d'aussi près que possible les renseignements qui nous
sont donnés, de les rapprocher, de les expliquer, et
d'essayer d'en tirer, s'il se peut, une tigure vivante.
Salluste a bien raison de commencer son portrait de Catilina
en disant qu'il était d'une noble maison, car sa
naissance peut servir à nous faire comprendre son
caractère. La gens Sergia, à laquelle il
appartenait, était, comme on disait alors, une famille
troyenne, c'est-à-dire qu'elle prétendait
descendre d'un des compagnons d'énée. Il
comptait un héros parmi ses aïeux ; son
arrière-grand-père, Sergius Silus, fut
blessé vingt-trois fois pendant la guerre contre
Annibal, et, ayant perdu son bras droit dans une bataille, se
fit faire une main de fer et continua à combattre.
Mais ni cette grande naissance, ni ces exploits ne
profitèrent à cette branche des Sergii ; nous
savons qu'elle resta pauvre et qu'aucun d'eux ne parvint dans
la suite au consulat. Sans doute ils trouvaient qu'on les
payait mal de leurs services, et il était naturel que
leur pauvreté et l'oubli où on les laissait
leur aigrît le coeur et les disposât à la
révolte. Cependant ils n'avaient pas perdu leur rang
dans l'aristocratie romaine. Catilina conservait des
relations étroites avec les plus grands seigneurs.
C'est à Lutatius Catulus, un des chefs du parti, que
sa dernière lettre est adressée, et il le
traite comme un ami familier. Au moment où ses
affaires étaient le plus embarrassées, il avait
une maison au Palatin, dans le quartier des nobles et des
riches, et la nécessité de vivre avec tous ces
grands personnages devait lui rendre sa situation plus
pénible. Certaines paroles qui lui échappent
dans les circonstances les plus graves de sa vie montrent
qu'il avait gardé tout l'orgueil de sa naissance.
C'est sur elle surtout qu'il s'appuie, quand il est
accusé, pour attester son innocence, et il ne souffre
pas que l'on compare un patricien comme lui à
Cicéron, un citoyen de la veille, tout
fraîchement débarqué de sa petite ville.
Dans cette lettre à Catulus, dont je viens de parler,
où il déclare qu'il a pris les armes parce
qu'on lui a refusé ce qui lui était dû,
il emploie ce mot de dignitas, cher aux aristocrates romains,
et dont César, un autre grand seigneur
révolté, se sert aussi dans une circonstance
semblable (45).
La race, chez lui, se reconnaît partout : dans ses
vices comme dans ses qualités, il n'y a rien de
médiocre et de mesquin. «C'était, dit
Salluste, un esprit vaste, qui méditait sans cesse des
projets excessifs, incroyables, gigantesques» (46). Qu'il devait
mépriser son rival Cicéron, qui lui semblait
sans doute le type accompli de l'honnête bourgeois ! Il
y avait de la crânerie dans ses violences; il agissait
volontiers au grand jour et il ne lui déplaisait pas
de braver l'opinion (47). Peut-être ne
lui a-t-on reproché tant de crimes que parce qu'il a
dédaigné, par une sorte de forfanterie, de
prendre la peine de s'en défendre.
Que faut-il penser de
tous ces crimes dont on l'accuse ? Il y en a tant, et ils
sont si abominables, qu'on n'a pu s'empêcher de
concevoir quelques doutes sur leur réalité. On
s'est dit que beaucoup de ces accusations, celles surtout qui
incriminent sa vie privée, ont probablement leur
origine dans les procès qu'il a eus à soutenir.
On sait que les avocats de Rome n'hésitaient
guère à charger les gens qu'ils poursuivaient
de crimes imaginaires. Ils en avaient pris l'habitude dans
ces écoles de déclamation, où ils
s'exerçaient à l'art de parler. On leur
apprenait à se servir de ce qu'on appelait des
couleurs, c'est-à-dire d'une certaine manière
de présenter les faits les plus insignifiants, qui les
faisait paraître coupables, et même au besoin
à glisser parmi ces faits habilement
dénaturés quelques mensonges utiles. Comme ils
avaient vu ce moyen réussir à l'école,
ils continuaient à l'employer au barreau. Ils ne
prenaient même pas toujours la peine d'inventer un
crime nouveau, créé tout exprès pour la
circonstance et approprié au personnage ; il y en
avait qui servaient pour toutes les occasions. Quand la cause
semblait un peu maigre et ne fournissait pas assez à
l'éloquence de l'avocat, il ne se faisait aucun
scrupule d'y joindre une bonne accusation d'assassinat.
«C'était devenu une habitude», nous dit
simplement Cicéron (48). Et par exemple
Clodia, qui ne trouvait pas que ce fût assez de
reprocher à Caelius, son amant, d'avoir accepté
d'elle de l'argent et de ne pas le lui rendre, l'accuse par
surcroît d'avoir essayé de l'empoisonner.
Rappelons à ce propos que ni les Grecs ni les Romains
n'ont connu ce que nous appelons le ministère public,
qui représente l'état, et qui aurait pu
rétablir la vérité. Tout le monde
était libre d'en accuser un autre, et il pouvait dire
contre lui ce qui lui plaisait; des deux côtés
la passion parlait seule et pouvait tout se permettre. Ce qui
rendait cet abus moins grave, c'est qu'en
général on n'était pas dupe de ces
mensonges, on ne prenait pas à la lettre ces
accusations furibondes, qui venaient de provoquer de si beaux
mouvements d'éloquence, et l'audace des avocats
était corrigée par l'incrédulité
du public. Cependant cette habitude malsaine pouvait avoir
deux dangers : le premier, c'est qu'à force de parler
de ces crimes, on affaiblissait l'horreur qu'ils doivent
inspirer ; en affirmant qu'ils avaient été
souvent commis, on pouvait amener à les commettre, et
voilà peut-être une des raisons pour lesquelles
ils devinrent si répandus dans cette
société. L'autre danger, c'est que, dans bien
des cas, ceux qui avaient intérêt à
croire à ces accusations les tenaient pour vraies sans
se donner la peine d'en vérifier l'exactitude, et il a
pu se faire ainsi qu'après avoir couru dans le monde,
elles se soient glissées dans l'histoire. C'est ce qui
est arrivé peut-être pour Catilina, comme pour
beaucoup d'autres. On l'accuse d'avoir assassiné son
beau-frère, probablement par complaisance pour sa
soeur, qui ne pouvait pas souffrir son mari ; d'avoir
tué sa femme, pour en prendre une autre, son fils,
dans l'intérêt d'une marâtre, qui ne
voulait entrer que dans une maison vide d'héritiers
(49). Tous ces
crimes sont possibles dans l'état où se
trouvait alors la société romaine, et la
moralité de Catilina ne les rend pas invraisemblables
; mais, comme ils sont de ceux que le public ne connaît
que par des indiscrétions privées ou des
bavardages malveillants, quand ils n'ont pas
été l'objet d'une enquête
sérieuse, il nous est aussi difficile, à la
distance où nous en sommes, de les démentir que
de les affirmer. Ce qu'on peut dire, c'est qu'ils sont
fidèlement rapportés par tous les
écrivains anciens qui se sont occupés de la
conjuration.
Mais qu'est-il besoin de nous attarder sur des faits que nous
n'arriverons jamais à bien connaître ? Il y en a
d'autres qui se sont passés au grand jour, sur les
places publiques, dans les rues de Rome, et à propos
desquels aucun doute n'est possible. Ceux-là nous
permettent de juger Catilina en toute sûreté de
conscience.
Il devait avoir à
peu près vingt-cinq ans lorsque Sylla ramena de
l'Orient ses légions pour reconquérir le
pouvoir que Marius lui avait ôté. Nous ne sommes
pas surpris de trouver Catilina dans son parti :
c'était d'abord celui où l'appelait sa
naissance; mais il avait d'autres raisons de le choisir. Son
père ne lui avait laissé qu'un grand nom ; il
devait être pressé d'y joindre une fortune. Or
personne n'ignorait que Sylla était d'une
libéralité sans mesure pour ceux qui se
dévouaient à le servir. Il s'attachait les
officiers et les soldats qui l'avaient suivi dans l'Asie en
fermant les yeux sur leurs désordres et leurs rapines
; on revenait toujours riche dès campagnes qu'on avait
faites avec lui. A Rome et dans l'Italie, les profits
devaient être bien plus grands encore. Les guerres
civiles sont toujours des guerres sans pitié, et Sylla
n'était pas d'humeur à épargner ses
ennemis. Marius, du reste, lui en avait donné
l'exemple ; seulement, comme il était un homme
d'ordre, il procéda avec plus de
régularité. Il se fit dûment autoriser
par une loi à tuer tous ceux qu'il voudrait (50), et Catilina, qu'il
avait sans doute appris à connaître, fut choisi
pour être l'un de ses exécuteurs des hautes
oeuvres. La besogne était bien payée, ce qui du
reste était aisé au dictateur, puisqu'il
rémunérait les bourreaux avec l'argent des
victimes. Les biens des proscrits étaient
confisqués et devaient se vendre à l'encan
(sub hasta) au profit de l'état. Mais on ne
laissait pas assister tout le monde aux enchères ;
ceux-là seuls qu'on voulait favoriser pouvaient
approcher de la lance auprès de laquelle se tenait le
commissaire chargé de la vente, en sorte qu'ils
avaient ce qui leur convenait au prix qu'ils voulaient
donner. C'est ainsi, disait-on, que Crassus avait
commencé son immense fortune. Catilina dut y faire
aussi de beaux bénéfices ; mais il ne
ressemblait pas à Crassus, et l'argent ne lui tenait
guère entre les mains.
Il méritait bien d'avoir sa part des dépouilles
et s'était fort consciencieusement acquitté de
la tâche que Sylla lui avait donnée. Nous savons
les noms de plusieurs de ses victimes, qui appartenaient
à des familles connues. Parmi ces noms se trouve celui
de Marius Gratidianus, originaire d'Arpinum, parent du grand
Marius et de Cicéron. C'était un personnage si
aimé du peuple qu'on lui avait élevé des
statues dans certaines places de Rome et que les gens du
quartier leur rendaient un culte (51). Condamné
à mourir, il fut traîné devant le tombeau
de Catulus auquel on voulait offrir une victime humaine.
Là, on lui brisa les jambes, on lui trancha les mains,
on lui arracha les yeux. «On voulait, dit
Sénèque, le tuer plusieurs fois de suite»
(52). Puis, quand
on lui eut coupé la tête, Catilina la prit dans
ses mains et la porta toute dégouttante de sang du
Janicule au Palatin, où Sylla l'attendait. On pense
bien que cette exécution fît grand bruit et
qu'on ne l'oublia pas. Aussi se demande-t-on avec surprise
comment il s'est fait que ce souvenir, qui était
resté dans toutes les mémoires, n'ait pas nui
davantage à Catilina. Il a conservé
jusqu'à la fin d'honorables amitiés ; il a
été candidat aux plus hautes fonctions
publiques, et les a souvent obtenues. Quand des censeurs un
peu plus sévères que les autres entreprirent de
nettoyer le Sénat où beaucoup de gens indignes
s'étaient glissés à la faveur des
troubles civils, et en firent sortir soixante-quatre
sénateurs à la fois, Catilina n'était
pas du nombre. Après la mort du dictateur, sous la
pression de César, quelques proscripteurs connus, le
centurion L. Luscius, L. Bellienus, d'autres encore, qui
avaient touché le prix convenu pour chaque tête
coupée, et dont on retrouva les quittances sur les
registres publics, car tout se faisait
régulièrement sous Sylla, furent poursuivis et
condamnés ; il ne fut pas question de Catilina. C'est
seulement un peu plus tard, quand il venait d'échouer
au consulat, qu'un homme important du parti aristocratique,
L. Lucceius, pensa que l'occasion était bonne pour le
traduire devant les tribunaux chargés de punir les
assassins (quaestio de sicariis). L'attaque dut
être vive : Lucceius passait pour un excellent orateur.
Cependant elle ne réussit pas, et Catilina fut
acquitté. Cicéron n'y pouvait rien comprendre,
quand il voyait que des accusés qui niaient leurs
crimes ou tentaient d'en atténuer la gravité
étaient rigoureusement punis, et qu'on
épargnait Catilina qui était bien forcé
d'avouer les siens, puisqu'ils avaient eu Rome entière
pour témoin, et qui sans doute ne prenait pas la peine
de s'en excuser. Il faut croire que c'était son audace
même qui faisait son impunité. Cette sanglante
promenade, dont on se souvenait avec effroi, lui avait
créé une sorte de prestige, qui le mettait
à part des autres. Cette fois encore, comme il arrive
si souvent, les plus obscurs étaient frappés,
et le plus grand coupable échappait.
Faut-il penser aussi que
ce prestige est pour quelque chose dans l'attrait
qu'éprouvaient pour lui les femmes et les jeunes gens
? C'est bien possible. Nous aurons à parler plus tard
de l'appui que les femmes donnèrent à sa
conjuration ; elles ont aussi tenu une grande place dans sa
vie privée. Celles qui furent le plus intimement
liées avec lui portaient les plus beaux noms de Rome.
Il y avait dans le nombre une vestale qui avait
été choisie, comme elles l'étaient
toutes, parmi les familles les plus illustres; et, ce qui
rend l'aventure plus piquante, c'est qu'elle était la
propre soeur de Térentia, la femme de Cicéron
(53). Le cas
était grave : Catilina avait été
trouvé dans sa chambre. Mais toute la noblesse de Rome
s'intéressa pour elle ; Caton lui-même prit sa
défense. Pison, qui était un orateur
célèbre, prononça en sa faveur un
discours qu'on admira beaucoup, et elle fut acquittée.
Dans la vie dissipée qu'il mena, et qui était,
il faut bien le dire, celle de la plupart des gens de son
temps et de son monde, on nous dit qu'il trompa beaucoup de
maris et fut quelquefois trompé lui-même
(54). Il avait
été l'amant de la femme d'Aurelius Orestes,
dont il épousa plus tard la fille, ce qui fit dire
à Cicéron «que le même amour lui
avait fourni à la fois un enfant et une
épouse». Elle était riche et belle, mais
Salluste ajoute, dans une de ces phrases impertinentes comme
il sait les faire, que quand on avait parlé de sa
beauté il ne restait plus rien à louer chez
elle. Catilina paraît l'avoir beaucoup aimée.
Lorsqu'il quitta Rome pour aller prendre le commandement des
conjurés de l'étrurie, il écrivit
à Q. Catulus une lettre qui se terminait par ces mots
: «Il ne me reste plus qu'à vous recommander
Orestilla et à la confier à votre honneur.
Protégez-la contre toute injure ; je vous en supplie
au nom de vos enfants. Adieu» (55).
Tous les écrivains nous disent l'ascendant incroyable
qu'il exerçait sur la jeunesse. Cicéron
prétend qu'il était pour elle un
véritable charmeur : juventutis illecebra fuit
(56). On voit
bien par où il devait la séduire ; il avait les
qualités qui lui plaisent le plus, l'énergie,
la résolution, la bravoure, une hardiesse que rien ne
déconcertait. Personne ne supportait mieux les
fatigues, la soif, les veilles, les privations, que cet ami
des plaisirs faciles. Rien n'égalait l'agrément
de son commerce et la souplesse de son caractère ; il
s'accommodait à tout le monde et de toutes les
circonstances, grave avec les gens sérieux,
plaisantant volontiers avec les enjoués, il
était prêt à tenir tête aux plus
débauchés. Salluste et Cicéron sont
d'accord à dire qu'il était la ressource de
tous ceux qui avaient fait quelque mauvais coup ou qui
voulaient tenter quelque méchante action. Il les
prenait sous son patronage sans jamais s'enquérir de
leur passé, et, une fois qu'il les avait accueillis,
il ne les abandonnait plus. Il mettait à leur
disposition sa fortune et son audace, il fournissait sans
compter à leurs dépenses, il leur procurait des
maîtresses, il leur choisissait des chevaux et des
chiens ; il ne se les attachait pas seulement par la
solidarité du plaisir, mais par celle du crime.
Salluste prétend qu'il tenait chez lui une sorte
d'école, où l'on apprenait à porter de
faux témoignages, à contrefaire des signatures,
à se débarrasser par tous les moyens des gens
qui gênaient, ou même de temps en temps de ceux
qui ne gênaient pas, sans autre motif que de se faire
la main. C'était pour Catilina une manière
d'exercer ses gens et de les compromettre, pour qu'une fois
entrés dans la bande il leur fût impossible d'en
sortir. Ces jeunes gens formaient autour de lui une sorte de
garde d'honneur, composée en général de
fils de famille qui avaient perdu toute leur fortune, mais
qui conservaient tous leurs vices.
La verve de Cicéron
est intarissable quand il les dépeint voltigeant sur
le Forum ou assiégeant les alentours du Sénat.
«Ils ruissellent de parfums, ils resplendissent de
pourpre, ils suivent toutes les modes du jour ; les uns se
font soigneusement épiler, les autres portent une
barbe abondante et bien frisée ; ils sont vêtus
de tuniques qui tombent sur leurs talons, ils ont des manches
traînantes (57), leurs toges sont
faites de tissus si légers qu'on dirait des voiles de
femmes». Ces jolis garçons si gracieux, si
délicats, sont en même temps des joueurs et des
mignons; ils n'excellent pas seulement à danser et
à faire l'amour, au besoin ils versent le poison et
manient le poignard. Cicéron témoigne pour eux
une pitié ironique, quand il songe qu'ils vont partir
en guerre et qu'ils se mettent à la suite de Catilina,
pour faire campagne avec lui : «A quoi pensent ces
malheureux ? Emmèneront-ils leurs maîtresses
dans leur camp ? mais pourraient-ils s'en passer, surtout
dans ces longues nuits d'hiver ? Et eux-mêmes, comment
supporteront-ils les neiges et les frimas de l'Apennin ? Se
croient-ils en état de braver les rigueurs de la
saison parce qu'ils se sont accoutumés à danser
tout nus dans les festins ?»
Ce tableau nous montre bien à qui nous avons affaire :
pour beaucoup de ces jeunes gens la conjuration
n'était qu'un coup de main de viveurs aux abois sous
la conduite d'un ambitieux sans scrupule.
V
Quand Sylla mourut, Catilina n'eut pas de peine à
voir qu'il ne laissait pas d'héritier, et, comme il
avait bonne opinion de lui-même, il jugea qu'il pouvait
prétendre à la succession. La sinistre
renommée que les proscriptions lui avaient faite ne
devait guère le gêner, puisqu'il conçut
l'espérance de devenir un jour le maître de la
république. Il ne faut pas être dupe des mots.
Sous le nom de dictateur, Sylla avait été un
roi véritable : c'est Cicéron qui le dit
(58) ; et
Catilina aussi visait, comme Sylla, à la
royauté (59). Mais il s'agissait
d'une royauté d'un genre particulier, qui
évitait avec soin certaines apparences, qui se
rattachait autant que possible aux institutions
républicaines, qui voulait maintenir tant bien que mal
à côté d'elle les anciennes
magistratures, d'une royauté viagère, qui ne se
fondait pas, comme les autres, sur
l'hérédité. C'était
déjà l'Empire qui s'annonçait et qu'on
pouvait prévoir, car, dans l'histoire de Rome, tout se
suit et se tient, rien ne se fait par brusques soubresauts,
et les révolutions mêmes affectent des formes
régulières et traditionnelles.
Mais on a vu qu'il n'était pas d'usage d'y arriver
d'un coup, et bien que Catilina eût peu de
répugnance pour les moyens révolutionnaires, il
se soumit à prendre la longue route que tout le monde
avait suivie, et qui, à travers quelques
magistratures, menait lentement au consulat. Le chemin lui
prit un certain nombre d'années pendant lesquelles
nous le perdons de vue. Il dut faire alors ce qu'il a
toujours fait, ce que faisaient la plupart des autres, se
servir des fonctions qu'il remplissait dans
l'intérêt de ses plaisirs et de sa fortune,
vivre à Rome et dans les provinces au milieu des
désordres, des débauches et des aventures de
toute sorte (60).
En 686, il était préteur, et l'année
suivante on l'envoya gouverner l'Afrique. C'était une
province riche, et qui convenait à merveille à
un propréteur qui avait sa fortune à faire ou
à réparer. Catilina, comme on le pense bien, ne
négligea pas de saisir cette bonne occasion, et
même il en profita si bien que ses administrés,
qu'il avait effrontément pillés, se
décidèrent à porter plainte au
Sénat de ses exactions. Il quitta la province en 688,
et dut arriver à Rome vers le milieu de
l'année. A ce moment, le désordre y
était à son comble. Les élections
consulaires pour l'année suivante avaient donné
la majorité à P. Cornélius Sylla et
à P. Autronius, deux personnages tout à fait
décriés. Ce dernier ressemblait beaucoup
à Catilina, dont il était l'ami, et dont il fut
plus tard le complice. Il passait pour un orateur, parce
qu'il avait une voix puissante, mais c'était surtout
un homme d'action, qui ne reculait pas devant un mauvais
coup. Sylla, neveu du dictateur, possédait une grande
fortune, qu'il avait mise à la disposition de son
collègue, pour acheter les voix des électeurs ;
mais le marché avait été si scandaleux
qu'à peine l'élection faite elle avait
été déférée aux tribunaux
et cassée. Les deux consuls révoqués
furent remplacés par ceux mêmes qui les avaient
traduits en justice, Aurelius Cotta et Manlius
Torquatus.
C'est dans l'intervalle,
si l'on en croit Salluste, et pendant la vacance du consulat
(61), que
Catilina, qui venait de débarquer, posa sa
candidature. Il pensait sans doute que cette situation
troublée pourrait lui donner plus de chances.
Malheureusement pour lui, les députés de
l'Afrique avaient fait diligence, et, quand il se
présenta pour faire sa déclaration, la plainte
était déjà déposée. Le
consul en exercice, L. Volcatius Tullus, un peu
embarrassé, réunit un conseil de quelques
sénateurs importants, pour savoir ce qu'on devait
faire. Il fut décidé qu'il était
impossible de recevoir la déclaration de Catilina tant
que le procès qui lui était intenté ne
serait pas jugé (62). C'était une
déception cruelle pour lui, d'autant plus que les
procès de ce genre pouvaient durer fort longtemps. Il
se trouvait donc indéfiniment ajourné. La
longue attente à laquelle il s'était
résigné en parcourant successivement toutes les
magistratures intermédiaires devait l'avoir
déjà fort irrité; ce nouveau retard lui
fit perdre patience. Du moment qu'il ne pouvait pas arriver
par les voies régulières, il n'hésita
plus à recourir aux moyens violents. Sa situation
ressemblait assez à celle d'Autronius : tandis qu'on
empêchait l'un de solliciter le consulat qu'il
poursuivait péniblement depuis dix ans, on
l'ôtait à l'autre quand il croyait le tenir. Ils
devaient naturellement s'entendre tous les deux pour mettre
la main sur ce qu'on ne voulait pas leur laisser prendre. Il
leur était facile de trouver des associés dans
cette jeunesse besogneuse et débauchée qui
remplissait Rome. Parmi ceux qu'on recruta, il y en avait un
surtout qui portait le plus beau nom peut-être de
l'aristocratie romaine, Cn. Calpurnius Piso, dont Salluste
dit «qu'il était d'une audace extrême,
accoutumé à l'intrigue, ruiné, et que sa
détresse autant que sa perversité l'excitaient
à bouleverser la république». On se mit
vite d'accord sur ce qu'il y avait à faire. On convint
de tuer les deux consuls désignés, Cotta et
Torquatus, et de mettre Autronius et Catilina à leur
place (63). Tout
avait été minutieusement préparé,
et le succès paraissait si certain qu'on
s'était procuré d'avance des licteurs pour
l'installation des nouveaux magistrats. L'affaire, qui avait
été d'abord fixée aux nones de
décembre, fut ébruitée, et
l'autorité prit des précautions. Elle fut alors
remise aux calendes de janvier ; mais cette fois, il ne
s'agissait plus seulement de tuer les consuls, on devait y
joindre une partie des sénateurs, quelques-uns disent
même le Sénat tout entier. Catilina
s'était réservé de donner le signal du
massacre. A-t-il eu le tort, comme on l'a dit, de se trop
presser, ou faut-il croire que les conjurés, qui
manquaient un peu de zèle, s'étaient mis en
retard ? ce qui est sûr, c'est que lorsque vint le
moment d'agir, ils ne se trouvaient pas à leur place.
Après ce second échec, le coup était
définitivement manqué.
Voilà ce qu'on a
plus tard appelé la première conjuration de
Catilina : on voit bien qu'elle différait
entièrement de l'autre. D'abord, il n'est pas
sûr qu'il y ait joué le premier rôle ; il
a des complices, Autronius, Pison, qui semblent avoir au
moins autant d'importance que lui, tandis que, dans la
conjuration véritable, non seulement il est le
premier, mais on peut presque dire qu'il est seul, tant les
autres sont effacés et paraissent médiocres.
Ensuite, le complot ayant échoué avant
d'être mis véritablement à
exécution ne fut connu que d'une manière
très imparfaite. Beaucoup de bruits coururent que,
même à cette époque, il ne fut pas
possible de vérifier. Asconius laisse entendre,
d'après Cicéron, que plusieurs personnages
importants en étaient, qui ne voulaient pas être
connus. Suétone est plus précis ; il affirme
que César et Crassus favorisaient l'entreprise, et
que, si elle avait réussi, Crassus aurait
été nommé dictateur et César
maître de la cavalerie. C'étaient
évidemment des bruits fort répandus à
Rome ; mais comme il est impossible aujourd'hui d'en
vérifier l'exactitude, je crois inutile de m'y
arrêter. Ce qui résulte de plus sûr des
renseignements que nous avons conservés, c'est que les
conjurés n'étaient pas nombreux (pauci,
dit Salluste) ; c'est aussi qu'ils ne méditaient pas
une révolution, mais un simple guet-apens : ils
voulaient tuer quelques personnes pour se mettre à
leur place. Ces crimes préparés froidement,
accomplis sans scrupule, par des gens du grand monde, au
milieu d'une société élégante,
lettrée, qui lisait les beaux ouvrages des sages de la
Grèce et se piquait de savoir vivre, nous paraissent
d'abord incompréhensibles. Mais comme il est
impossible de les nier, il faut essayer au moins de s'en
rendre compte. Mérimée s'est demandé si
la faute n'en doit pas être imputée à ces
spectacles de l'arène qui familiarisaient les gens
dès l'enfance avec la vue du sang (64) ; et il est bien
possible en effet qu'ils aient eu ce triste résultat
d'ensauvager la nation qui y prenait un si vif plaisir. Mais
je crois qu'on y fut plutôt amené par une sorte
d'assimilation qui se fit entre les batailles du Forum et
celles qui se livrent contre l'étranger. Des deux
côtés c'était la guerre, plus
acharnée peut-être, plus violente, quand on
avait des concitoyens en face de soi. Or, il est de
règle, chez les peuples antiques, qu'à la
guerre le vaincu doit mourir, et que la victoire
confère au vainqueur tous les droits sur lui. C'est
une loi que tout le monde accepte et contre laquelle celui
même qui va la subir ne réclame pas. La
situation des adversaires politiques est même plus
fâcheuse que celle des ennemis du dehors, car enfin,
quand on est las de tuer un ennemi qui ne résiste
plus, on le conserve pour en faire un esclave (servus,
quasi servatus). Mais comme l'adversaire politique,
étant un citoyen, ne peut pas être vendu, il
faut bien qu'il disparaisse, si l'on ne veut pas être
exposé à le retrouver plus tard devant soi. Il
ne reste, pour s'en débarrasser, que les
proscriptions, quand on est le maître, ou l'assassinat,
lorsqu'on veut le devenir. Voilà comment les
proscriptions, - sous Marius, sous Sylla, sous les Triumvirs,
- sont devenues des opérations
régulières, presque légales, et pourquoi
l'assassinat politique a été pratiqué
sans hésitation à Rome dans tous les temps et
par tous les partis. Au début de la république,
les patriciens en donnent l'exemple en faisant tuer dans sa
maison le tribun Genucius, qui contrariait leurs desseins
(65). L'exemple
fut fidèlement suivi dans la suite. En 654 (pour ne
pas remonter trop haut), Saturninus, qui voulait être
tribun du peuple, et redoutait la concurrence de Q. Nunnius,
une créature des aristocrates, le fit assassiner par
des soldats de Marius, son ami, qui les mit très
volontiers à sa disposition. L'année suivante,
Q. Memmius, un fort honnête homme, qu'on craignait de
voir réussir aux élections consulaires, fut
tué à coups de bâton par une bande de
vauriens, et il n'en fut pas autre chose. On savait qu'un
transfuge de la noblesse, Drusus, préparait des lois
populaires ; il fallait qu'il n'eût pas le temps de les
faire adopter, et un soir qu'il rentrait chez lui, il fut
frappé d'un coup de poignard à sa porte, et
alla tomber dans l'atrium, au pied de la statue de son
père. L'assassin ne fut jamais retrouvé. Enfin
Sylla, qui ne voulait pas que Q. Lucretius Ofella, un de ses
amis pourtant, demandât le consulat, après
l'avoir inutilement raisonné pour le dissuader de le
faire, trouva plus simple d'envoyer Billienus, un de ses
bourreaux, l'assassiner (66). Il me semble
qu'après avoir lu cette longue liste, à
laquelle on pourrait beaucoup ajouter, on comprend mieux la
facilité avec laquelle Autronius et Catilina se
décidèrent à tuer les deux consuls, dont
ils voulaient la place, et même à y joindre un
certain nombre de sénateurs. Le complot de 688 ne
paraît avoir causé à Rome ni surprise, ni
scandale ; ce qui achève bien de montrer à quel
point les faits de ce genre étaient alors communs.
Personne ne songea à faire une enquête ou
à instituer des poursuites. Le consul Torquatus ne
garda aucune rancune des dangers qu'il avait courus. Quand on
l'interrogeait sur la conjuration, il répondait
«qu'il en avait bien entendu dire quelque chose, mais
qu'il n'en croyait rien» (67). Les conjurés
ne cessèrent pas de venir au Sénat, dont ils
avaient voulu assassiner une partie, et sans doute on
continua à leur tendre la main, comme à
l'ordinaire. Non seulement Pison ne fut pas poursuivi, mais
on lui accorda spontanément ce qu'il avait voulu se
procurer par un crime ; on l'envoya comme propréteur
en Espagne (quaestor pro praetore). C'était un
moyen de se débarrasser de lui et d'être
désagréable à Pompée dont on le
savait l'ennemi. Mais, à son arrivée, il fut
tué par les soldats mêmes dont il venait prendre
le commandement, ce qui mit tout le monde à
l'aise.
Quant à Catilina,
il était toujours sous le coup du procès de
malversation que la province d'Afrique lui avait
intenté. Il faut bien croire que ce procès
n'était pas encore jugé au mois de juillet 689,
quand se firent les élections consulaires, puisqu'il
n'y fut pas candidat. C'est probablement un peu plus tard que
l'affaire vint devant les tribunaux (68). Les charges
étaient accablantes, mais il fut aidé par tout
le monde. Hortensius, le grand orateur des aristocrates, se
chargea de le défendre. Le jour du jugement, on vit le
Forum se remplir des personnages les plus honorables qui
venaient rendre témoignage de sa vertu et de son
désintéressement. Le consul Torquatus, que deux
fois de suite Catilina avait tenté d'assassiner
quelques mois auparavant, fit apporter sa chaise curule et,
revêtu de ses ornements consulaires, vint attester par
sa présence et ses paroles l'innocence de
l'accusé. Catilina avait pris des moyens encore plus
sûrs pour échapper à une condamnation qui
semblait inévitable ; il avait acheté ses
juges, ce qui lui coûta très cher. «Il est
aussi pauvre aujourd'hui, disait-on à Rome, que ses
juges l'étaient hier». Pour plus de
sûreté, et afin de disposer à
l'indulgence le jeune P. Clodius, son accusateur, il lui
avait aussi donné une forte somme d'argent. C'est
ainsi qu'en ce moment on trafiquait de tout, que tout se
payait à Rome : «Ville à vendre !»
disait Jugurtha, qui la connaissait bien.
Catilina fut absous. Il pouvait donc enfin se
présenter aux élections du mois de juillet 690
pour être consul l'année suivante. - Mais il
allait y rencontrer Cicéron.
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(1) Eh !
Messieurs, à propos d'une ridicule motion du
Palais-Royal, et d'une insurrection qui n'eut jamais
d'importance que dans les imaginations faibles ou les
desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous
avez entendu naguère ces mots forcenés :
«Catilina est aux portes de Rome, et l'on
délibère !» (Mirabeau, discours du 26
septembre 1789.) Je tiens de M. Aulard, qui réunit
en ce moment les adressés envoyées à
la Convention à propos du 9 thermidor, que, dans
presque toutes, même dans celles de petits
villages, où le maire et les conseillers
municipaux n'avaient pas fait d'études classiques,
Robespierre est appelé le Catilina
moderne. |
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(2) Pour la
chronologie, dans tout le cours de ce travail, je suivrai
ce qu'on appelle l'Ere Varronienne. Les années
seront comptées à partir de la fondation de
Rome, qu'elle place en 734 avant Jésus-Christ.
D'après ce système, Cicéron fut
consul l'an de Rome 691, c'est-à-dire 63 ans avant
notre ère. |
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(3) Catilinaires,
III, 2. |
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(4) Quintilien,
III, 8, 9. 1. |
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(5) Salluste,
Catil., 38. |
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(6) Sall.
Jug., 3 : neque virtuti honos datur. |
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(7) Sall.,
Jug., 4. |
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(8) Sall.,
Catil., 4. |
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(9) Sall.,
Catil., 1. |
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(10) Sall.,
Jug., 2. |
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(11) Sall.,
Catil., 3 : et qui fecere et qui facta
aliorum scripsere laudantur. |
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(12) Sall.,
Catil., 20. Discours de Catilina. Il est
vrai que Salluste s'est approprié plusieurs de ces
idées et les a développées pour son
compte (chap. 12). |
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(13) Sall.,
Catil., 39. |
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(14) Sall.,
Jug., 4 : quae genera hominum in senatum
pervenerint. |
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(15) Sall.,
Jug., 3 : Vi quidem regere patriam et parentes,
quanquam et possis et delicta corrigas, importunum
est. |
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(16) Milon
avait épousé la fille de Sylla, qui
était fort galante. Ayant surpris un jour Salluste
chez lui, au lieu de le traduire en justice, il lui donna
les étrivières et le rançonna.
L'affaire fit beaucoup de bruit à Rome. On en
riait encore du temps d'Horace. |
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(17) Sall.,
Catil, I. |
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(18) Suétone,
Gramm., 10. |
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(19) Sall.,
Catil., I. |
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(20) C'est
de cette manie d'archaïsme qu'on fut d'abord
frappé à l'apparition des premiers ouvrages
de Salluste. Octave, dans cette lutte d'injures qu'il
échangeait avec Antoine, avant la bataille
d'Actium, lui reprochait de faire comme Salluste, et
d'aller chercher de vieux mots dans les Origines de Caton
(Suétone, Aug., 86). Les ouvrages de
Salluste étaient alors dans leur
nouveauté. |
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(21) Quintilien,
XII, 10, 13. |
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(22) Le
nom de Cicéron ne se trouve ni dans Virgile, ni
dans Horace. |
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(23) Sall.,
Catil., 9 |
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(24) Sall.,
Catil., 10. |
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(25) Suétone,
César, 1. Le fait est aussi raconté
par Plutarque (César, 1), mais un peu
différemment. |
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(26) Sall.,
Catil., 7 : laudis avidi, pecuniae
liberales erant. |
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(27) Tite-Live,
V, 8. |
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(28) Tive-Live,
XXXIII, 29. |
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(29) Tite-Live,
VI, 36 : ubicumque patricius habitat, ibi carcerem
privation esse. |
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(30) Tite-Live,
II, 23. |
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(31) Sall.,
Catil., 4. |
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(32) Tite-Live,
XXXIV, 4 : Jam in Graeciam Asiamque transcendimus,
omnibus libidinum illecebris repletas. |
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(33) Tite-Live,
XXXIX, 6. |
![]() |
(34) Sall.,
Catil., 15. |
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(35) Cicéron,
De offic, II, 21. Cicéron dit un peu plus
loin (24) : Nunquam majus aes alienum fuit. |
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(36) Cic,
Catilinaires, II, 8. |
![]() |
(37) Cicéron
prétend qu'ils se décidèrent
à suivre ses conseils après la
défaite de Catilina. «Quand ils virent
qu'ils ne pouvaient pas frauder leurs créanciers
il leur fallut bien les payer.» (De offic,
II, 24.) Il ajoute que jamais liquidation ne fut
accomplie aussi complètement, ni avec tant de
facilité. Elle n'était pas pourtant aussi
complète qu'il le prétend, puisque
César, quand il fut le maître, y revint. Il
pressa lui aussi les débiteurs de se
libérer en vendant leurs biens, et leur rendit
cette vente plus aisée par certains avantages
qu'il leur accorda et qui diminuaient leurs dettes d'un
quart. L'opération réussit, selon
Suétone (César, 42), elle fit cesser
toutes les craintes de banqueroute qui
épouvantaient Rome depuis la conjuration de
Catilina ; elle contribua sans doute plus tard,
après les proscriptions et les guerres civiles,
à amener l'ère de prospérité
des premiers temps du principat d'Auguste, qu'on a
comparée à cette détente du Consulat
qui succéda chez nous aux horreurs de la
Révolution et aux hontes du Directoire. |
![]() |
(38) «Nulle
classe, dit M. Ferrero, ne perd plus complètement
le sens du bien et du mal qu'une aristocratie
endettée.» |
![]() |
(39) Cic,
Ad. Att, 1, 2. - Cicéron a-t-il
défendu Catilina ? Fenestella l'affirme, mais
Asconius le nie, et les raisons qu'il donne paraissent
très justes. Il ne me semble pas douteux que, s'il
l'avait défendu, il n'aurait éprouvé
aucun scrupule à l'avouer, puisque c'était
son opinion qu'il ne faut pas laisser ses amis sans
défense, même s'ils sont coupables (Pro
Sulla, 30). |
![]() |
(40) Cic,
Catil., I, 10. |
![]() |
(41) Cic,
Catil., II, 5. |
![]() |
(42) Cic.,Catil.,
III, 7. |
![]() |
(43) Cic,
Pro Caelio, 6. |
![]() |
(44) Virgile,
VIII, 668. |
![]() |
(45) Sall.,
Cat., 38 : quod statum dignitatis non
obtinebam. - César, Bell. civ., I, 7.
Discours à ses soldats : ut ejus existimationem
dignitatemque défendant. |
![]() |
(46) Sall.,
Catil., 5 : vastus animus immoderata,
incredibilia, nimis alta semper cupiebat. |
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(47) Cic,
Pro Murena, 23 : atque ille, ut semper fuit
apertissimus, non se purgavit, sed indicavit atque
induit. |
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(48) Consuetudinis
causa. Ailleurs (Pro Murena, 5), les
inventions de ce genre lui paraissent un
procédé ordinaire, une loi de l'accusation,
lex accusatoria. |
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(49) Ce
dernier crime est le plus affreux de ceux qu'on reproche
à Catilina. Cicéron y fait allusion dans la
première Catilinaire,
6, Salluste dit qu'on s'accorda à l'en
accuser, pro certo creditur. (Catil.,
15). Cependant ce n'était peut-être
qu'une de ces accusations banales, dont je viens de
parler, qui étaient passées des
écoles dans le barreau, et dont on se servait sans
scrupule à l'occasion. Je remarque qu'elle se
retrouve parmi les crimes dont on accusait Cluentius.
(Cicéron, Pro Cluentio, 9.) |
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(50) Cicéron,
De Leg., I, 13. |
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(51) Sa
popularité venait surtout de ce qu'étant
préteur il avait fait un édit pour
défendre d'émettre des monnaies
fourrées dont les régimes
précédents avaient fort abusé. |
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(52) Sénèque,
De Ira, III, 8. |
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(53) Dans
la suite, Cicéron, qui ne voulait pas perdre un
seul de ses arguments contre Catilina, lui rappela ce
souvenir si délicat pour lui. Il le fit avec une
adresse remarquable : «Ta vie, lui dit-il, a
été si pleine de crimes, que ta
présence a suffi, quoiqu'aucune faute n'ait
été commise, pour souiller un lieu
sacré» (In toga cand., Asconius,
p. 92). |
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(54) Cum
deprehendebare in adulteriis, cum deprehendebas adulteros
ipse. (Cic, In
toga cand., p. 93.) |
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(55) Sall.,
Catil., 35. |
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(56) Cicéron,
Catil., II, 4. |
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(57) Cic,
Catil., III, 10. Ces manches
étaient un des signes distinctifs des jeunes
débauchés. Virgile reproche à des
gens qui n'étaient pas de véritables
guerriers de n'avoir pas les bras nus et de nouer leurs
couvre-chefs avec des mentonnières : Et tunicae
manicas et hahent redimicula mitrae (IX, 616). |
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(58) Cic,
De harusp. resp.,25. |
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(59) Sall.,
Cat., 5 : dum sibi regnum
pararet. |
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(60) Cic,
Pro Sulla, 25 : a pueritia non solum
intemperantia et scelere, sed etiam consuetudine et
studio in omni flagitio, stupro, caede
versatum. |
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(61) Sall.,
Cat., 18 : post paulo... |
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(62) C'est
Asconius qui l'affirme, à propos du discours
In toga
candida. Il semble qu'à cette raison
on en ait ajouté une autre. Salluste dit qu'on
répondit à Catilina qu'il avait
déposé trop tard sa déclaration de
candidature. |
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(63) Toute
cette affaire est assez obscure. Salluste semble dire
qu'il est difficile de la débrouiller (Cat.,
18 : quam verissume potero dicam) ; par
exemple, Suétone (César, 9)
prétend que ceux auxquels on voulait rendre les
faisceaux étaient les deux consuls qui avaient
été destitués, Autronius et Sylla.
Mais Salluste et Asconius remplacent Sylla par Catilina,
et c'est ce qui paraît plus vraisemblable.
Cicéron affirme que Sylla, après sa
mésaventure, se tint sur la réserve. Il
s'était retiré à Naples, qui est un
lieu plus fait pour le plaisir que pour les complots
(Cic, Pro Sulla, 5). Il est naturel qu'Autronius,
que Sylla avait abandonné, l'ait remplacé
par Catilina. |
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(64) Mérimée,
Conjuration de Catilina, p.105. |
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(65) Tite-Live,
II. |
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(66) Asconius,
p.93. |
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(67) Cicéron,
Pro Sulla, 29. |
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(68) M.
Bücheler, dans la préface de son
édition des Reliquiae Quinti Ciceronis,
pense que le procès a dû être
jugé au mois de novembre 689. |